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Urgences
Mise en ligne: décembre 2002
Article écrit en décembre 1999
Dernière mise à jour: mardi 29 mai 2007
Appréciation globale de l’auteur :
Titre Original : E.R.
Durée : 283 épisodes de 43 minutes, soit 13 saisons jusqu’à présent + épisodes spéciaux : 1 épisode pilote de 90 minutes
Pays d'origine : USA
Chaîne de 1ère diffusion :
Période(s) de diffusion : Du 19 septembre 1994 au...
Genre : Drama
Créé par : Michael Crichton
Produit par : Warner Bros. Television , Amblin Television
Avec : Maura Tierney , Mekhi Phifer , Goran Visnjic , Noah Wyle , Laura Innes , Alex Kingston , Paul McCrane , Sherry Stringfield , Ming-Na Wen , Anthony Edwards , Eriq La Salle , Michael Michele , Juliana Margulies , Erik Palladino , Gloria Reuben , George Clooney , Kellie Martin , Sharif Atkins

Avertissement : Ce dossier a été écrit en 1999 et n’a pas connu de mise à jour majeure depuis. Il ne porte donc que sur les 6 premières saisons de la série. Un nouveau dossier viendra prendre sa place, probablement après l’arrêt de la série, qui semble se profiler la saison prochaine. Patience donc, et d’ici là, profitez déjà de l’analyse ci-dessous.

Introduction : unité de temps, de lieu et d’action

Urgences, ça c’est du moderne ! Ca c’est de la télé différente de celle de nos parents ! Et pour cause, c’est une série qui reprend ce que faisaient nos grands-parents (pour ne pas dire nos arrières-grands parents). Unité de temps, unité de lieu, unité d’action, ça ne vous dit rien ? Ce sont les trois règles du théâtre classique. Ce sont les règles d’Urgences aussi.

En un épisode, le téléspectateur suit 24 heures du service des urgences du Cook County Hospital de Chicago. On ne sort jamais ni du cadre temporel, ni de Chicago. On pourrait presque dire qu’on ne sort pratiquement jamais du service des urgences, mais là se serait mentir.

Unité d’action : les patients défilent et les médecins les soignent. Voilà résumé 80 ou peut-être 90% d’un épisode. Le reste étant occupé par la vie des médecins et des infirmières de l’hôpital, de temps en temps on capte un bout de vie d’un des patients mais uniquement parce que son histoire implique un membre du personnel. Jamais, on ne s’éloigne de cette ligne de conduite.

Alors Urgences nous ferait-elle du neuf avec du vieux ? Minutie dans le rendu de la réalité, modernité technologique, originalité du propos (on se fiche complètement des patients) et du traitement (le téléspectateur ne comprend pas tout et s’en plaint ? Il n’a qu’a zapper !)... Ca doit être par là qu’il faut chercher les raisons du succès d’Urgences. Il est beaucoup trop simpliste de dire que George Clooney a fait tout le travail.

L’histoire de la série

Spielberg-Crichton... A la simple énonciation de ce duo, on pense inévitablement à Jurassic Park. Pourtant, on sait moins que c’est au cours d’une séance de travail sur Urgences que le contrat du célèbre film fut signé. Une anecdote qui permet de comprendre ce que fut la préhistoire de la série : une succession de contre-temps.

Urgences est pratiquement aussi vieille que Crichton lui-même. Le concept du show lui est venu alors qu’il était étudiant à l’Ecole de Médecine de l’Université d’Harvard. Déjà à ce moment, "Mister Dinosaures" était un habitué de la plume. Il payait alors ses études en écrivant des thrillers. "Extrême Urgence", "Le Mystère Andromède" furent publiés avant qu’il ne sorte diplômé d’Harvard en 1969.

"Five Patients" (1970) se déroule déjà dans l’univers hospitalier. Selon Janine Pourroy (Urgences, le guide officiel), ce livre est fondé sur son expérience du service des urgences. Ce que semble contester Philippe Paygnard, auteur du Guide du Téléfan sur Urgences. "(...) le romancier n’a jamais été interne en hôpital et n’a jamais pratiqué".

Quatre ans plus tard, il planchait sur EW, Emergency Ward. C’était déjà le premier jet d’Urgences. Pendant plus de 20 ans, le scénario sera rejeté partout. Les studios et les chaînes de télévision tenaient invariablement le même discours : "trop technique", "trop rythmé", "demande trop d’efforts de la part du téléspectateur". Ces mêmes raisons qui font qu’aujourd’hui, Urgences est LA série télé de la fin du siècle (Allez ! Je vous l’accorde. Elle partage le titre avec X-Files).

On demande une réécriture à l’auteur. On exige des corrections. Crichton tient bon. Lui qui pourtant concède beaucoup quand il s’agit de films, ne veut pas changer d’une once son script.

"Je voulais écrire une histoire inspirée de faits réels. Quelque chose qui ait un rythme rapide et décrive la médecine de façon réaliste. Le scénario sortait des sentiers battus. Il était centré sur les médecins car la réalité d’un service des urgences est simple : les patients défilent à toute allure, mais ne s’attardent pas. Dans ce scénario, les personnages hurlaient des phrases entières de formules et de dosages de médicaments. les dialogues, très techniques, faisaient penser à un documentaire. Mais je désirais avant tout casser la structure dramaturgique classique. je crois que j’y suis parvenu. Cependant, j’ai toujours pensé que cette innovation ne gênerait pas les téléspectateurs, et qu’ils seraient malgré tout captivés par l’histoire". Il réactualise le titre : ER pour Emergency Room et attend son heure...

Ses romans sont adaptés au cinéma. Il écrit des scénarios et réalise lui-même des longs métrages. "Westworld", "Coma", "The Great Train Robbery", puis "Jurassic Park", "Soleil Levant" et "Harcèlement" se succèdent sur les écrans.

En 1993, Spielberg et Crichton reprennent le travail d’Urgences (délaissé pour Jurassic Park). Tony Thomopoulos, de la société Amblin, leur suggère de l’adapter pour la télévision et pas pour le cinéma. Il organise une rencontre avec John Wells, le producteur de "China Beach". Crichton n’est pas chaud. Il accepte à la condition qu’on ne change RIEN. Leslie Moonves et Billy Campbell de Warner Bros acceptent de coproduire le projet avec la société de production de Crichton et Amblin Television. NBC est partante pour un essai.

Malgré tout, la chaîne de télévision est réservée. C’est uniquement la renommée des auteurs et le succès de Jurassic Park qui la décide à monter le projet. Le 19 septembre 1994, le pilote est projeté. Trois jours plus tard, les téléspectateurs le découvrent, le jeudi en seconde partie de soirée. Il faudra attendre juillet 1996 pour que France 2 rende la série visible en France. Depuis, la chaine diffuse chaque automne une nouvelle saison de la série avec une régularité étonnante.

Le pilote

Un auteur-créateur (Crichton), un producteur (John Wells), il manquait encore un réalisateur. Rod Holcomb n’en était pas à ses premiers pas. Sur les 13 pilotes qu’il avait réalisés jusqu’alors, 11 avaient été retenus. Parmi eux "The A-Team/L’Agence Tous Risques", "China Beach", "The Equalizer" et "Wiseguy/Un Flic Dans La Mafia". Comme Wells, il adora le scénario. Crichton, Wells et Holcomb avaient la même idée du produit fini.

Une série avec Crichton et Spielberg aux commandes, la rumeur se répand assez vite dans le milieu. Des milliers de comédiens et de techniciens veulent faire partie du voyage. Etant donné la renommée des deux créateurs, NBC n’exige pas que l’une ou l’autre célébrité fasse partie de l’affiche.

Barbara Miller et John Levey, responsables des castings chez Warner Bros, ont donc le champ libre. Très vite George Clooney (Doug Ross), Anthony Edwards (Mark Greene), Sherry Stringfield (Susan Lewis), Noah Wyle (John Carter), Julianna Margulies (Carol Hataway) et Eriq La Salle (Peter Benton) sont retenus pour les rôles principaux.

Selon Barbara Miller, "la distribution des rôles est vraiment quelque chose de très difficile, car il faut absolument trouver une cohérence dans l’équipe des comédiens. Surtout dans ce cas-là, il ne suffisait pas de trouver l’acteur principal et de lui adjoindre une cohorte de second rôles ; les personnages d’Urgences sont quasiment tous aussi importants". En plus des rôles principaux, 90 comédiens ont été engagés pour des rôles parlants dans le pilote. En général, on dépasse rarement la cinquantaine.

Une infirmière réveille Mark Greene, le médecin de garde au Cook County Hospital de Chicago. Le patient qu’il doit prendre en charge est loin d’être banal. Il s’agit de Doug Ross, le pédiatre du même établissement et l’ami de Mark. Il est ivre mort : probablement un chagrin d’amour. Il ne vient même pas à l’idée des téléspectatrices d’en douter une seconde. Suivent les victimes de l’effondrement d’un immeuble en construction. Susan Lewis, Peter Benton et Doug Ross sont réquisitionnés.

John Carter, un externe de troisième année, débarque juste après le coup de feu. Il est l’externe de Peter Benton, qui est très sympathique avec tout le monde sauf... ses externes ! Ross s’occupe, lui, de Tracy Young, une étudiante qui résiste à ses charmes. Décidément, mauvaise journée pour le pédiatre ! L’épisode se termine sur l’arrivée d’un brancard. Pas original vous me direz. Sauf qu’il transporte l’infirmière en chef du même hôpital, Carol Hathaway. La plus sympathique infirmière au monde (mais ça on le saura plus tard) vient de tenter de mettre fin à ses jours. Vous voilà averti : Urgences, ça déménage !

Pré-production

Neuf jours. C’est le délai maximum dont dispose l’équipe pour trouver un scénario, un réalisateur et une nouvelle distribution. "Tout au début de la série, pendant la première saison, nous tournions en sept jours, et nous avions évidemment pas mal de difficultés à boucler l’épisode à temps. Ce genre de travail était une découverte complète pour nous, et le rythme imposé était si exigeant qu’il manquait souvent cinq à six minutes d’images au montage. (...) Quand la série a connu le succès que l’on sait on nous a octroyé huit jours de tournage par épisode" (Lydia Woodward).

Le scénario est la première étape d’un épisode. Au début de chaque saisons, les scénaristes et les créateurs se réunissent pour fixer les grandes évolutions de l’histoire. Il s’agit surtout de la vie personnelle des personnages et des grands changements dans leur carrières. Durant toute la saison les différents auteurs devront suivre les grandes lignes décidées.

Dans le processus d’écriture, on s’occupe d’abord de ce qui arrive aux personnages dans leur vie privée. "Le plus difficile est de trouver le bon moyen de décrire la personnalité de tel ou tel personnage" remarque Lydia Woodward, "et ce que peut en percevoir le public, c’est son comportement et rien d’autre. Ainsi, il découvre le personnage progressivement".

Les personnages sont les seuls points de repères pour le spectateur. L’histoire, l’action, les malades bougent tout le temps. Les seules constantes sont les médecins et les infirmières. "On ne submerge pas le public de détails sur les personnages", explique Steven Spielberg, "c’est tout le secret d’Urgences. Les spectateurs savent parfaitement qui est qui, mais de la même manière qu’on apprend à connaitre un ami". Au fil des épisodes, les éléments se rassemblent pour former un tout cohérent.

Ensuite, les scénaristes intègrent la vie professionnelle des personnages. Les grands bouleversements (promotion, réussite d’année d’étude, nouveaux venus, nouvelles sections créées,...) mais aussi chaque évènement de la vie quotidienne. Les producteurs ont ici mis en place un système de collecte des cas cliniques, d’histoires personnelles de membres du personnel médical. Vu le nombre de patients qui transitent aux urgences sur une journée, on imagine que les scénaristes ne peuvent tout inventer !

L’écriture d’un épisode est un constant aller et retour entre l’équipe de production et le scénariste. Du début (le synopsis de 6 pages) au jet final, les "décideurs" analysent ce que l’auteur écrit. Un moyen de garder une certaine cohérence à la série, même si le style d’un scénariste transparaît toujours.

Chaque ligne de script est aussi examinée par Gentile et Baer qui jugent du côté médical. Ensuite, la production se réunit pour en étudier les principales orientations. Ils laissent alors la place aux différentes équipes. Le décorateur, le créateur des costumes, les accessoiristes discutent avec Wells, Woodward et le réalisateur afin de préciser ce dont ils auront besoin. Le tournage peut commencer.

Le tournage

Le rythme est tellement effréné qu’un même réalisateur ne s’occupe jamais de 2 épisodes consécutifs. D’autant plus qu’ils se chevauchent au niveau de la production : un épisode est tourné pendant qu’un autre est travaillé en post-production et que l’équipe de pré-production prépare déjà un troisième. Il arrive donc que des personnes extérieures soient engagées pour la série. Chaque réalisateur doit rencontrer les scénaristes pour comprendre dans quoi il met les pieds. C’est la règle.

A chaque étape du travail, il en sera ainsi : les responsables de la lumière, du décor, des costumes, du maquillage, de la coiffure, des effets spéciaux, de la comptabilité... se voient constamment. Urgences ne prend ainsi aucun risque de voir les épisodes se disperser. Elle joue cependant aussi sur les styles des scénaristes et des réalisateurs. "C’est aussi grâce à cela que la série ne ressemble à aucune autre. Elle est imprévisible. Elle n’est pas assez `homogène´ pour que les spectateurs puissent savoir à l’avance ce qu’ils verront en allumant leur téléviseur" (John Wells).

Post-production

On s’en doute, le chemin d’un épisode est loin de s’arrêter le dernier jour du tournage. Il parcourra encore les couloirs durant une semaine avant de voir définitivement le jour. Entre-temps, la bobine du film aura été développée, transférée sur bande-vidéo, visionnée, montée, remontée, étalonnée, retouchée, "bruitée", orchestrée et "post-synchronisée".

Deux monteurs s’alternent sur les épisodes de la série : Randy Jon Morgan et Jacques Toberen (Jim Gross a quitté l’équipe après le première saison pour rejoindre X-Files). Déjà pendant le tournage, ils examinent les rushes. Ainsi, ils ont rapidement un premier bout-à-bout à présenter au réalisateur. Ensuite, ils travaillent en collaboration pendant 3 ou 4 jours pour monter la version définitive de l’épisode.

Normalement, ils s’efforcent de suivre le scénario. "Parfois, il peut s’avérer utile d’apporter une touche personnelle, de modifier légèrement le découpage prévu. Cela permet par exemple, d’injecter du rythme ou de la tension dans une scène qui en manquait un peu. Mais en règle générale, le montage nous est dicté pas les choix des réalisateurs et la manière dont il a tourné les plans".

Quand les monteurs livrent leur travail aux producteurs, seuls les dialogues enregistrés au tournage figurent sur la bande son. On n’entend ni bruit de pas, ni bip, ni ordre lancé par quelqu’un hors champ, ni musique.

Marty Davich est le compositeur attitré d’Urgences. Après une séance de travail avec Susan Mick (la monteuse musique), le scénariste de l’épisode, John Wells, Mimi Leder et Christopher Chulock, il dispose de 3 jours pour composer la musique d’un épisode. "Nous refusons d’utiliser de trop grosses ficelles", exlique Wendy Spence, "par exemple, pour les scènes tristes, nous essayons d’éviter le piano. Ce serait un peu trop facile, un peu trop simpliste".

Les images passent aussi dans les mains du bruiteur. Avec le chef monteur, Mimi Leder, le scénariste et Lance Gentile, ils recherchent les éléments de son qui pourraient enrichir ou ajouter une touche de réalisme à l’épisode.

Enfin, la cassette passe en postsynchronisation. Deux hommes et trois femmes recréent le fond sonore qui sert aux dialogues : les conversations derrière une porte, au téléphone, le brouhaha de la salle d’attente, des phrases "hors-champs". Il arrive aussi que John Wells ou le scénariste modifie le dialogue pour rendre l’une ou l’autre scène plus claire. Les acteurs principaux doivent alors se libérer pour l’enregistrer.

"En règle générale, nous essayons d’éviter la post-synchro pour les dialogues car on ne parvient jamais à reproduire tout à fait les nuances du jeu de l’acteur sur le plateau. Malheureusement, nous n’avons pas toujours le choix. Si un hélicoptère se pose pour amener un blessé grave, par exemple, les dialogues enregistrés sont inexploitables à cause du bruit" (Wendy Spence). Et d’ailleurs, les producteurs n’utilisent pas toujours les dialogues refaits à postériori. Il leur arrive de privilégier un son imparfait, mais plus authentique.

Michaël Hissrich donne les dernières touches à l’image. Il s’occupe de l’étalonnage (il harmonise les couleurs d’un plan à l’autre), il retouche l’image pour en éliminer les rayures et il monte le générique. Ensuite, il passe 12 heures avec Fred Eldrige à transférer la cassette sur bande-vidéo. Alors Allen Stone (le mixeur des dialogues), Frank Jones (le mixeur de la musique) et Michael Jiron (le mixeur du bruitage) mixent toute la partie son sur le produit visuel. John Wells, Wendy Spence, le scénariste, le réalisateur et les producteurs assistent à une dernière projection avant la diffusion.

Les secrets du succès d’ Urgences

Souvent, on considère que le succès d’ Urgences est dû au réalisme entretenu dans les histoires et à la manière novatrice dont c’est filmé.

Réalisme : On sait que la télé, ce n’est pas la réalité. On sait que là-dedans, rien n’est vérité. les personnages, les situations, les noms, les lieux,... Et pourtant... Parfois, la télé (la fiction à la télé) nous raconte quelque chose sur notre réalité. "La télévision devient alors ce que le bon théâtre a toujours été : un spectacle qui transcende la réalité au lieu de la singer maladroitement" (Janine Pourroy). Urgences ne prétend pas refléter la réalité, mais elle s’en rapproche dans les détails. Et ce sont ces détails qui font la différence.

Le personnage et son action : Tout d’abord la manière de construire les personnages. On les aborde, comme on aborderait n’importe qui dans la rue. On ne sait rien d’eux puis, petit à petit, ils prennent une épaisseur. Pas nécessairement parce qu’on apprend beaucoup de choses sur leur passé... mais parce qu’on les voit agir.

Dans d’autres séries, les personnages sont souvent stéréotypés. Zach est toujours le gamin farceur après 100 épisodes de "Sauvés Par Le Gong", tout comme Will est le même "Fresh Prince" ou Charles Ingalls le père idéal. Dans Urgences, comme dans "Angela, 15 Ans" ou "La Vie A Cinq", on prend le temps d’épaissir les protagonistes.

Dans les soap, à l’inverse, le stéréotype est non seulement constant mais on bâtit une "vie" artificielle aux personnages afin de relancer l’intrigue. On sait que demain, une soeur jusque là inconnue peut réapparaître ou qu’un ancien volet du passé peut revenir à la surface juste pour le plaisir du rebondissement. L’important ce n’est pas l’épaisseur du personnage, mais la continuité des situations dramatiques.

Les personnages d’Urgences sont construits par leurs actions quotidiennes, par leurs réactions "humaines"... (comme avec un nouveau collègue de travail). Nous les voyons également évoluer à long terme. Par exemple, les problèmes de couples de Mark Greene ou la maladie de la mère de Benton. Ces grandes étapes de la vie d’un personnage ne peuvent être résolues en un épisode ! Il en a fallu 11 pour suivre la maman de Benton dans son combat contre la maladie.

Long terme et immédiateté donc avec parfois un intermédiaire. Par exemple, quand Lucy entre aux urgences, elle n’ose pas poser certains gestes (faire un perfusion par exemple). Ceci est amené pendant plusieurs épisodes de façon continue et évolutive. Finalement, c’est en même temps que ses collègues (pratiquement) que le téléspectateur prend pleinement conscience de ses problèmes. Ce sont des médecins, oui, ce sont des héros du quotidien, oui, mais il sont fragiles, parfois ridicules... Ils sont si "humains".

La médecine, les termes, les praticiens, la horde des patients, les consultants de choix : Une autre dimension, à laquelle beaucoup de gens sont sensibles, c’est la façon dont la série dépeint la médecine.

"D’habitude, dans les films et les séries qui se passent dans ce milieu, les scénaristes veulent que le public comprenne absolument tout ce qui se passe. C’est pourquoi ils en arrivent à des dialogues complètement ridicules comme : `Il faut faire une laparotomie tout de suite. Joe donne-moi ce tube pour qu’on voie s’il n’y a pas de sang dans l’estomac !´. Alors qu’évidemment tous les personnages présents sont censés savoir depuis longtemps ce qu’est une laparotomie" (John Wells).

Les producteurs considèrent les spectateurs comme des patients. Or quand on est patient dans un service d’urgences, on ne comprend pas tout ce qu’on entend. "Je pense qu’une telle mise en scène vous fait pénétrer plus profondément dans une situation, car vous ne vous focalisez pas sur les termes médicaux qui, après tout, ne constituent qu’un support. Vous ressentez ce qui se passe, vous devinez la tension, les enjeux, le danger" (John Wells).

Certains choix des créateurs renforcent notre impression d’être dans un univers médical alors que ce n’était pas nécessairement le but premier. Ils ont pris le parti de nous décrire la vie d’un service d’urgences du coté des médecins. Les patients défilent à toute allure. Ils ne sont qu’un nom. La plupart ne sont réduits qu’au cas médical. Alors que, dans d’autres séries, le docteur est souriant, attentionné, ici ils sont des machines de guerres !

Selon John Wells, c’est à ça que ressemble le praticien en milieu hospitalier. "Dans la réalité, le rythme professionnel des médecins est bien différent. Beaucoup d’entre eux m’ont expliqué ceci : ils ont le choix entre tenir la main d’un patient ou en prendre 2 ou 3 autres en charge dans le même temps".

Ce parti-pris exige qu’une multitude de patients transitent par les urgences. Les producteurs sont donc devenus des chasseurs d’histoires vraies... Parce qu’à ce niveau-là aussi, Crichton a toujours tenu à être réaliste. Des infirmières et des médecins racontent au téléphone les expériences qu’ils ont vécues. Les auteurs épluchent les comptes rendus des centres médicaux les plus proches, comme UCLA ou le White Memorial Hospital.

Tracy Stern (la scénariste permanente) organise chaque année une "soirée des infirmières" à la Warner Bros. "Les infirmières sont très précieuses pour analyser les paramètres humains qui entrent en jeu dans ces situations de crise", remarque-t-elle. "Les médecins restent beaucoup plus attachés à ce qui concerne leur science, c’est normal. Beaucoup d’infirmières se proposent pour nous raconter leurs `souvenirs de guerre´".

Neal Baer a participé au travail de documentation et son témoignage personnel a beaucoup apporté aux scénaristes. Au début d’Urgences, il était étudiant en troisième année de médecine. Il a travaillé dans plusieurs hôpitaux dont UCLA, Cedars-Sinä et la Massachusetts General. Durant la deuxième saison, il a écrit "Etudiant En Quatrième Année De Médecine", un ouvrage où il a consigné ses impressions d’étudiant. Il y a fort à parier que John Carter doit avoir beaucoup de points communs avec lui.

Un autre médecin, Lance Gentile, apporte aussi son aide à l’équipe d’Urgences. Il a été médecin urgentiste puis est retourné sur les bancs de la USC Film School. Il a coécrit et coproduit un film pour HBO, "State Of Emergency". Il connait très bien tant le milieu médical que celui du cinéma. Il est un consultant de choix. Comme Spielberg le dit si bien, une fois que le scénario est passé par les mains de Gentile et Baer, "on peut dire qu’il est médicalement correct".

Il arrive cependant que des erreurs passent dans Urgences. Ce sont pour la plupart les choix techniques, esthétiques ou dramatiques qui les justifient. "Dès le départ, nous avons décidé de prendre certaines libertés quand ce serait nécessaire. Nous savions que certains scènes ne correspondaient pas exactement à la réalité d’un service des Urgences" (Gentile).

Il arrive alors que la production reçoivent des lettres de la communauté médicale qui signale les manquements. Les médecins ne manquent cependant pas de reconnaître le mérite de la série. En 1995, la Fondation Nationale du Rein a remit un trophée à Neal Baer pour l’épisode "Le Cadeau" traitant du don d’organes. Lance Gentile a reçu le Medical Award de la part de la section californienne de l’American College of Emergency Physicians pour le remercier de l’image qu’il donne du personnel urgentiste.

Le souci du détail, le décor, le matériel, le maquillage et l’abolition de certaines règles du jeu : L’impression de réalité transparaît également par certain choix techniques ou esthétiques, par un souci exacerbé du détail. A part le pilote tourné sur le site de l’hôpital désaffecté de Linda Vista situé à Boyle Heights (Los Angeles), toutes les scènes d’intérieurs sont tournées dans les studios de la Warner. Le décor est une réplique fidèle du Chicago’s County General Memorial Hospital (sujet d’un reportage d’Envoyé Spécial du 21 novembre 1996).

Contrairement à d’autres séries, le décor a été construit en "dur" sur le plateau 19 (juste derrière celui de "Friends"). En général, il n’y a que trois murs et le plafond laisse la place aux rames de projecteurs. Sur Urgences, il est donc possible de faire de longs plans séquences où on emmène le spectateur dans le dédale de couloirs, ou des contre-plongées dévoilant le plafond.

La plupart des scènes se déroulent dans le service des urgences. L’effet "huis-clos" est garanti. Pour aérer un peu tout cela, quelques plans extérieurs sont insérés dans chaque épisode. Il s’agit généralement de prises de vues d’endroits très ouverts, ce qui offre un contraste assez évident avec le reste des plans.

Finalement, ils se peut que cela renforce encore l’impression de "renfermé". Attention, claustrophobes s’abstenir. Pour ces scènes, l’unité de lieu est toujours de rigueur : on ne quitte jamais Chicago. Crichton étant un perfectionniste (qui ne l’avait pas compris ?), l’équipe se déplace à Chicago pour capter l’âme du lieu. Pas question de filmer ailleurs quelque chose qui ressemble à Chicago, le "syndrome Canada Dry" n’a pas touché Crichton quand il était petit.

Robert Hudisek est le responsable de l’unité de production de Chicago. Il se charge des plannings, des autorisations nécessaires, de toute l’organisation sur place. Le temps pour les acteurs de sauter dans un avion, d’enchaîner des prises si possible bonnes immédiatement et de revenir dare-dare à Los Angeles pour terminer l’épisode de la semaine. Un vrai tour opérateur ! Ce sont souvent les contraintes de temps qui fixent le nombre de scènes qu’il sera possible de tourner à l’extérieur.

Durant la première et le début de la deuxième saison, la porte d’entrée des urgences était celle de l’hôpital de l’université de l’Illinois, à Chicago. Malheureusement, chaque fois qu’une ambulance arrivait l’équipe devait tout remballer pour la laisser passer... On imagine la perte de temps et le danger de cette situation. Pour la seconde moitié de la deuxième saison, l’équipe disposera d’une réplique presque parfaite aux studios de la Warner.

A part ça, qu’est-ce qui est tourné à chicago ? Et bien les plans sur le métro aérien par exemple. Ou le toit de l’hôpital où atterrissent les hélicoptères. Il s’agit en fait du toit de la caserne des pompiers de Chicago. Il avait le double avantage d’être agréé par la FAA (l’Administration Fédérale de l’Aviation) et d’offrir une vue imprenable sur la ville.

Tous ces choix de décors concourent à la vraisemblance de l’ensemble. D’autant plus que tout le matériel utilisé, tous les instruments sont authentiques. C’est du vrai mobilier médical qui meuble les plateaux, des vraies boites de médicaments qui s’alignent sur les étagères, des vraies feuilles de soins que remplissent les infirmières. Le matériel a été fourni gratuitement par les fabricants.

Certains doivent être conçu spécialement pour qu’on ait l’impression qu’ils fonctionnent vraiment et cela sans danger pour les acteurs. Les accessoiristes ont ainsi inventé des seringues à aiguilles rétractables ou des scalpels qui déposent un mince filet de sang sur la peau des figurants. Sans compter, les mannequins articulés ou les bébés de silicone. Et puis, les accessoiristes font parfois leurs courses chez le boucher du coin (pour les organes).

L’équipe technique a poussé le luxe jusqu’à utiliser des néons pour éclairer les pièces (un hôpital sans néon est-ce bien un hôpital ?). Le travail de Richard Thorpe et son équipe n’est pas facilité par les décors "réalistes" et les multiples mouvements de caméra. "Il est parfois très difficile de dissimuler nos éclairages au regard de la caméra".

Werner Keppler s’occupe des maquillages. Il a déjà travaillé sur de nombreuses séries et longs métrages comme "Star Trek" ou "La Planète Des Singes". Donner l’illusion de bleus, de brûlures ou de plaie par balle, ne lui pose donc pas beaucoup de problèmes.

Enfin, il a fallu que les acteurs apprennent les termes et leur prononciation. Mais surtout, ils ont dû les déclamer avec autorité et conviction. Plus subtil, ils ont aussi dû abandonner certaines habitudes de comédiens. Au moment où ils auscultent un abdomen, ils doivent regarder ce qu’ils font et non pas le visage du figurant.

"Par exemple, si Benton dit :`Déplacement de la trachée et hypersonorité à gauche´, il faut qu’il ausculte la poitrine ou qu’il effectue un massage cardiaque en même temps, ce que je lui apprendrai à faire. Quand il dit : `Pneumothorax complet´, il doit se servir de son stéthoscope" (Joe Sachs).

La réaction du milieu médical : les recherches de Sabine Chalvon-Demersay : Si le personnel des réelles urgences émet des critiques, dans l’ensemble il apprécie le programme. Sabine Chalvon-Demersay a réalisé une étude sur le façon dont les professionnels considéraient cette série. Les réponses qu’elle a obtenues semblent cohérentes : la série exagère pour tout ce qui concerne l’arrivée des patients et traduit avec beaucoup d’exactitude leur prise en charge.

Le nombre des patients semble tout à fait excessif et leurs cas sont beaucoup plus graves que ce qu’on rencontre en général dans un service de ce type. "L’urgence, c’est pas l’immeuble qui s’effondre, c’est plutôt la plaie du cuir chevelu". Il y a beaucoup plus de routine.

Et pourtant quelle exactitude ! "On raconte que les étudiants en médecine se servent de la série pour réviser leur QCM". Elle raconte que les médecins avec qui elle a suivi les épisodes s’amusent à anticiper les diagnostiques. Au niveau des termes, des procédures, mais aussi des relations hiérarchiques et des rythmes de travail harassant (notamment au niveau des gardes), la série s’en sort avec une note d’excellence.

La série dépeint également le rapport des médecins aux patients. "Les patients qui arrivent dans le service d’urgences ont généralement été saisis à l’improviste dans le cours de leurs activités quotidiennes et ils ne s’attendaient pas à être là. Ils n’ont pas eu le temps de se préparer". Il faut croire que les efforts de la production pour se rapprocher de la réalité ont été payants [1].

Les prouesses techniques et ballet filmé : Deuxième originalité d’Urgences : son côté "speedé". Les malades se succèdent à un rythme effréné. On saute sans cesse d’une intrigue à l’autre. "En gros, nous avons entre 9 et 18 histoires par épisode" (John Wells). Dans d’autres séries, on se contente de 4 ou 5 intrigues. "La blague entre nous, c’est de dire qu’Urgences est la série suprême de l’ère de la télécommande : il n’y a même plus besoin de zapper. Il suffit d’attendre à peine une minute sans bouger devant son écran, et on vous propose une nouvelle histoire, de nouveaux personnages" (John Wells).

Le Steadicam Panaflex est l’image de marque de la série. Il s’agit d’une caméra portative d’une trentaine de kilos. Elle fait corps avec Guy Norman Bee, le cadreur. Elle est donc très maniable. Un système d’amortisseurs et de vérins lui donnent la stabilité nécessaire pour les longs travelling. Son utilisation confère le côté "cinéma vérité" ou reportage à Urgences. Dans le pilote, cette caméra est utilisée pour 20% des plans. Dans le reste de la série, 70% du résultat final est réalisé avec cette technologie. C’est le principal changement, et peut-être le seul, entre le pilote et la série régulière.

Les travellings et les mouvements de caméra invraisemblables ne manquent pas dans Urgences. Même s’il existe des scènes de "pause" où, généralement, c’est l’émotion qui prime, les scènes d’actions et rapides restent majoritaires. Pourtant, elles sont loin d’être les plus faciles à orchestrer. Et quand je dis orchestrer, je ne suis pas très loin de la réalité.

Les réalisateurs doivent jongler avec énormément de paramètres pour tourner une scène. Le caméraman est au coeur de l’action (là où il ne peut que gêner finalement). L’équipe technique doit composer avec quatre murs et un plafond. Pendant que des comédiens tentent de synchroniser leurs textes et leurs gestes sur le peu de temps où ils sont à l’image. "Tout est calculé à la seconde et au millimètre près, car un nombre impressionnant de paramètres entre en jeu. J’ai vraiment la sensation de mettre au point un ballet" (Mimi Leder).

Pour simplifier les choses, la sacro-sainte vraisemblance médicale, à laquelle tient tout particulièrement Crichton, vient encore s’ajouter au cocktail. "Je lui explique comment je vois la scène, et il [Joe Sachs] me dit comment elle doit être. Ensuite, je choisis mes angles de caméra sur la plateau" (Mimi Leder). "En fait le geste le plus anodin est prévu à l’avance" et répété un milliard de fois ! On imagine tout à fait l’état d’épuisement d’une équipe à la fin d’une semaine de tournage !

L’autre chorégraphe du groupe se nomme Mike Pendell (le second assistant). Il est responsable des figurants. "Je dois veiller à ce que l’hôpital ait l’air de déborder d’activités en permanence. C’est la partie la plus délicate de mon travail. Avec seulement 35 personnes, c’est assez difficile, en particulier dans les longs plans séquences tournés avec la Steadicam qui filme sous tous les angles et dans toutes les directions".

Résultat : en se servant de ses 35 personnes avec intelligence, en prévoyant tous leurs gestes et leurs déplacements, il peut les faire passer plusieurs fois de suite à l’écran au cours d’une même prise. Ils n’ont évidemment pas le temps de se changer mais étant donné la rapidité des déplacements et des mouvements de caméras, les téléspectateurs n’y voient que du feu. Ces 35 acteurs composent la "meute" de brancardiers, d’infirmières, d’employés administratifs, de malades ou le personnel d’entretien qui croisent les pas de nos chers héros.

Ils ne sont pas les seuls, chaque semaine des second rôles s’ajoutent aux rôles permanents. Levey, la responsable du casting des acteurs principaux, se charge de les recruter. En fait, elle se consacre essentiellement à Urgences. Un cas unique, la plupart des directeurs de casting s’occupent de plusieurs séries en même temps. Ici pas le temps !

Urgences "consomme" entre 25 et 35 acteurs pour des rôles secondaires par semaine alors qu’une série "normale" stagne aux alentours d’une dizaine. Certains de ces seconds rôles sont devenus des personnages réguliers comme celui de Jeannie Boulet, par exemple.

Toute cette minutie a été payante pour Urgences. La première saison de la série a explosé les records d’audimat de l’histoire des fictions télé. Les téléspectateurs américains étaient en moyenne 35 millions devant leur écrans. A tel point qu’au lieu des 22 épisodes prévus, NBC en a commandé 24. La saison 94-95 a été nommée dans 23 catégories différentes aux Emmy Awards. Du jamais vu. Un spot de pub dans Urgences coûte la bagatelle de 565 000 dollars.

La cinquième saison n’a pas démérité. La sixième saison s’essoufflait un peu aux Etats-Unis. Est-ce dû au départ de Doug Ross ? Le pédiatre démissionnait durant un double épisode (The Strom) diffusé les 11 et 18 février sur NBC et le 17 octobre 1999 sur France 2.

Les raisons de ce geste : Doug est accusé d’avoir euthanasié Ricky, un gamin en phase terminale. Alors, le public féminin n’a pas supporté le départ du bellâtre ? La cause en est peut-être plus profonde. On s’habitue à la prouesse technique, on s’habitue au côté découpé des scénarios, on s’habitue à tout ce qui faisait la nouveauté du programme. On s’habitue et... on se lasse !

On attend de voir si Urgences va tomber dans la monotonie, dans le soap opera hospitalier, si elle sera LA série du début du troisième millénaire après avoir été celle de la fin du deuxième ou si elle va mourir de sa belle mort.

Notes

[1] NDA : Je tiens ici à préciser que je n’ai exposé qu’une partie du travail de Sabine Chalvon-Demersay. Elle a développé d’autres axes d’études dans sa recherche. Une recherche qui vaut le coup d’oeil si vous êtes intéressés par l’étude de la réception des textes.

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