
Loulou (le gars) et Chouchou (la fille) forment un couple banal, quotidien comme celui de nos voisins (pas nous surtout, mais nos voisins). Carricatural ? Certainement. Mais Nathalie Roger, conseillère à la programmation de France 2, prétendait dans un quotidien belge que la série permet à certains couples de dédramatiser leurs problèmes.
Lui, Jean, travaille dans un bureau. Il est macho, il aime le foot, les ordinateurs et ses copains. Il regarde régulièrement d’autres femmes que la sienne. Il trompera d’ailleurs Chouchou avec son assistante, Isabelle. Loulou sait tout, mieux que tout le monde et surtout mieux que Chouchou. Le jardin, les couches de peinture sur un mur, le roller, la conduite automobile, tout est occasion de donner à sa tendre moitié des conseils qui se veulent judicieux et qui sont souvent ridicules.
Elle, Alex, est chiante, nunuche, étourdie et coquine. C’est Alexandra Lamy qui le disait dans une interview accordée au "Télémoustique". Jean Dujardin ajoutait qu’Alex a tendance à toujours commencer ses phrases par "dis Loulou" et qu’on sentait déjà que ce qui allait suivre serait gonflant. Généralement, il a le dessus. Mais pas toujours et dans ce cas, elle laisse éclater sa joie d’un "yes !" bien senti.
La série est importée du Québec où "Un gars, une fille" ont sévit en une série hebdomadaire de 26 minutes mise à l’antenne en 1997. Guy A. Lepage est le créateur, le scénariste et le comédien qui incarne Guy (l’équivalent de Jean, vous l’aurez compris). C’est également lui qui adapte ou écrit les situations vécues par le couple français.
Dans une interview accordée au magazine "Episode" (numéro 4), Yvan Bolloc’h compare les machines à café aux confessionnaux. "C’est le seul endroit où, dans une PME, un patron peut croiser son manutentionnaire" renchérit Bruno Solo. L’intérêt de l’endroit est assez évident et prometteur de gags à profusion, effectivement.
Jean-Claude Convenant est un cadre commercial. Il n’a pas fait d’étude, mais son côté roublard et la facilité avec laquelle il noue des contacts lui ont permis de monter les échelons. Il a une femme et trois enfants. Il habite dans un quartier résidentiel de banlieue. Ça ne l’empêche pas d’être un drageur invétéré et plutôt lourd.
Hervé Dumont est directeur des achats. Lui aussi a débuté au bas de l’échelle. Il est syndicaliste, mais plutôt enclin à retourner sa veste selon d’où le vent tourne. Il est divorcé, sans enfants. Il vit dans un appartement au centre ville. Pingre, cynique et vif, avec lui les réparties volent.
L’idée est d’Yvan Le Bolloc’h. En 1994 selon une interview accordée au magazine "Episode" (1995 selon le site de M6) il rédige la bible de la série avec Bruno Solo (ils seront ensuite rejoints par Alain Kappauf).
Il ne devrait exister que quelques saisons de "Caméra café". Les acteurs ne veulent pas se lasser et ont annoncé dès le départ qu’ils ne multiplieraient pas les saisons. "Ensuite, on passera à autre chose. En télé, la lassitude s’installe assez rapidement. Et puis, le travail est titanesque. Caméra Café nous laisse peu de temps pour le reste" a déclaré Bruno Solo au magazine "Episode" (numéro 4). Un film a été commandé par M6. Il mettra en scène les 14 personnages récurrents de la boite partis en séminaire d’entreprise. Ce sont Bruno Solo et Yvan Le Bolloc’h qui signeront le scénario.
Contenu :
Les deux séries se déroulent dans un univers unique : le couple pour "Un gars, une fille" (généralement dans la vie privée) et l’entreprise dans "Caméra café". Les gags tournent autour de situations rencontrés dans ces cadres.
Les personnages sont relativement peu nombreux. Jeannette et Roger, Isabelle, les beaux-parents sont les personnages secondaires dans "Un gars, un fille". Il doit y en avoir une dizaine tout au plus. Chouchou et Loulou sont les seuls qui apparaissent entièrement à l’image. Des autres personnages, on ne voit que des bras, des dos, des fragments de corps.
"Caméra café" comptabilise 14 personnages récurrents. Ils sont ici tout à fait identifiables. Mais ils n’apparaissent jamais seuls. Hervé et Jean-Claude sont de tous les sketches. Bref, dans les deux cas, le duo est le personnage principal, très caractérisé et porteur du comique.
Distribution :
Les duos d’acteur, dans les deux fictions, fonctionnent merveilleusement bien. L’alchimie existe depuis "Télé Zèbre" (de Thierry Ardisson) dans la paire Le Bolloc’h/Solo. Leur duo ne s’est plus quitté depuis. "Le Top 50" et "Le Plein de Super" (Canal +) ont fait des cartons. Déjà le duo associe un playboy et un teingeux. Ils auront des aventures sans lendemain avec TF1 et France 2, puis une période en solo (au cinéma pour l’un, à la radio pour l’autre) avant de débuter la série.
Jean Dujardin et Alexandra Lamy sont le cas de figure tout à fait opposé. Jean a eu un "coup de foudre professionnel" selon Alexandra. Ils se sont croisé lors du casting. Jean avait été lancé par l’émission "Graines de star". Il avait ensuite rejoint le quintette Nous Ç Nous. Quand il choisit Alexandra, celle-ci n’a encore décroché qu’un second rôle dans le téléfilm "Un Malade En Or" avec Jean Lefebvre.
Forme :
Evidemment le format est identique : moins de 10 minutes chacune. Mais d’autres points communs formels se décèlent. La caméra est fixe dans les deux cas. Il s’agit parfois d’une caméra subjective dans "Un gars, une fille" : elle adopte le point de vue d’un personnage secondaire. Dans d’autres cas, elle reste au même endroit laissant les acteurs quitter le champ. Dans "Caméra café", elle est située dans... la machine à café. Un seul angle et unité de lieu donc (unité de lieu stricte dans le cas de "Caméra café").
Les deux séries fonctionnent sur un découpage identique : une succession de sketches filmés en plan-séquence. Ils sont séparés par les éléments du génériques sur fond rose et bleu dans "Un gars, une fille" ; par le gimmick de la tasse se remplissant (souvent mal) dans "Caméra café". S’y ajoute, pour cette dernière, un bétisier à la fin.
Le court, le retour :
On apprend sur le site de M6 que Bruno Solo est Yvan Le Bolloc’h ont imaginé le concept de Caméra café en 1995 (ou 1994). Mais à l’époque, le format court du programme ne convenait pas aux chaînes qui le rejettent unanimement. Il leur faudra attendre 2001 avant d’obtenir un contrat avec M6. Entretemps, Un gars un fille a su supposer (diffusé à partir de 1999 sur France 2). Une belle réussite. Pourquoi France 2 a-t-elle accepté de programmer une fiction aussi courte ? Pourquoi alors que le modèle québécois suit un modèle plus traditionnel pour une sitcom : 26 minutes ?
Tout simplement parce que la chaîne avait besoin d’une locomotive pour attirer des spectateurs avant son journal de 20 heures, en perte de vitesse face à celui de TF1. Mais aussi parce que le budjet d’une séries de 6 minutes est moindre. Et puis en 6 minutes chaque jour, on peut se permettre une qualité constante.
Le moins qu’on puisse dire en tous cas, c’est que ça marche. "Un gars, une fille" a engrangé en moyenne 5 millions de téléspectateurs, 25% de part de marché. C’est plus qu’honorable. Vingt-deux pays ont acquis les droits de la série québecoise. Elle se décline en grec, en portuguais, on parle même d’une version aux Philippines. L’histoire ne dit pas si c’est en long ou en court. "Caméra café" surfe notamment sur la vague initiée par Chouchou et Loulou. "C’était dans l’air du temps grâce à Un gars, une fille (France2), je sortais du succès de La vérité si je mens 2 et l’idée de reformer le duo Yvan et moi les amusait", déclare Bruno Solo dans le numéro 4 d’"Episode". Ne serait-ce qu’un début ? Selon le service fiction de France 2, les scénarios courts affluent. Mais l’échec sur la deuxième chaîne française de "DoMiCiLaDoRé", concocté par l’équipe de Caméra Café, a probablement modifié la donne. On verra dans les prochains mois si de nouveaux formats courts vont voir le jour.
Le court pas neuf :
On crie à la nouveauté, pourtant les fictions courtes existent depuis longtemps. Elles ont simplement quitté les écrans dans les années 80. Le format semblait alors passé de mode (mais la mode c’est cyclique, paraît-il). "Bonne Nuit Les Petits" apparaît en 1962. A 20h30, Petit-louis, Nounours, Mirabelle et le marchand de sable ont quelques minutes pour envoyer les enfants au lit.
"Les Shadocks" de Jacques Roussel en 1967 durait deux minutes. Pendant 52 épisodes, les échassiers à longue pattes et aux dents pointues ont été programmés à 20h30.
"Saturnin", "Colargol", "Chapi Chapo", "Le Manège Enchanté" s’enchaînent. Dernier avatar de la brieveté, "La Minute Nécessaire De Monsieur Cyclopède". Nous sommes en 1982. Aux alentours de 20h33, FR3 délègue deux minutes à Pierre Desproges.
Les règles du court :
Par définition, dans un format court, les scénaristes n’ont pas vraiment le temps de s’attarder. D’où la nécessité d’avoir une structure simple et facilement identifiable, généralement sous une forme ternaire : situation initiale-développement-situation finale. Le sketch doit s’appuyer sur un postulat porteur dès le départ. "Une thématique universelle, des dialogues courts et une bonne chute sont les trois ingrédients indispensables à l’élaboration d’un programme court" selon Virginie Apiou du magazine "Synospis" (hors-série 2).
Les dialogues sont teintés de ces mêmes efficacité et clarté. C’est la tyranie du mot juste. Les répliques doivent caractériser rapidement les personnages. " (...) nous devons dans le même temps accentuer certains traits, certains défauts de nos personnages, pour obtenir l’effet comique et parodique. Car nous sommes avant tout un programme de comédie. Il faut inventer des expressions propres à chaque rôle. L’un, par exemple, pourra terminer chacune de ses répliques par "tu m’as compris ?" montrant ainsi qu’il s’écoute parler" développe Isabelle Camus, la productrice de "Un gars, Une fille" ("Synopsis", hors-séries 2).
Ils ont donc chacun leur gimmick : "Yes !" pour elle, "elle m’énerve !" pour lui, "On parle de moi, là" et "t’en veux" pour Jean-Claude, "Ça va faire chier la direction !" et "dis donc" pour Hervé. "Nous aimons la métaphore, parfois violente, mais nous refusons les jeux de mots, les calembours, les situations incongrues, outrancières. Nous sommes avant tout fidèles à notre bible dans laquelle les caractéristiques des personnages sont très définies", précise Bruno Solo dans le numéro 4 d’"Episode".
Dans "Caméra Café", les personnages sont caractérisés par un champ lexical, un vocabulaire personnalisé. Le rythme est essentiel. Pas de question de longues tirades, de dialogues kilométriques qui casseraient la mécanique. Le tout doit mener proprement à la chute (qui ne peut se permettre d’être molle, on l’aura compris). "Sens de la formule, expressions qui frappent ou encore emplois de mots volontairement à contresens... tout ce qui fait une chute est obligatoire à chaque programme court", souligne Virginie Apiou dans le hors-série numéro 2 de "Synopsis". Dans les deux fictions dont nous traitons il existe même plusieurs chutes puisqu’il s’agit de la juxtaposition de plusieurs sketches.