
"Bonsoir, mon nom est Lars Von Trier. Si vous voulez en apprendre d’avantage sur l’hôpital et ses fantômes et voyager encore avec nous, soyez prêts à soigner le Bien par le Mal..."
Lorsqu’un grand réalisateur (re)connu se lance dans une série télévisée, c’est un évènement à ne manquer sous aucun prétexte. Avec Riget son titre danois, ou The Kingdom en anglais, qui se traduit bien malheureusement par L’hôpital Et Ses Fantômes en français, Lars Von Trier signe une série inhabituelle qui n’a rien à envier à Twin Peaks. C’est dire que la mini série mérite d’être vue et revue. C’est donc en 1994 que le réalisateur se lance dans l’aventure. Le succès de la série fut tel qu’il dépassa les frontières (aidé entre autre par la renommée du réalisateur) et qu’une suite fut également produite trois ans plus tard.
Plus récemment, ce sont les américains qui se sont emparés de l’histoire et c’est sous le titre Stephen King’s Kingdom Hospital que l’auteur prolifique signe le scénario d’une nouvelle série inspiré des personnages de Lars Von Trier.
Bienvenue dans les tréfonds d’un hôpital ou même l’incroyable se réalise.
Au Danemark, un hôpital réputé pour sa qualité, et surtout comme étant le plus avancé technologiquement, se voit aux prises avec des force surnaturel. Chaque nuit, une vieille ambulance entre dans les garages de l’hôpital et disparaît mystérieusement, des pleurs d’enfants sont régulièrement entendu dans l’ascenseur et un foetus se développe anormalement.
Inutile de dire que dans ce lieu, qui ne jure que par la superiorité de la science, ces évènements surnaturels ne sont certainement pas pris au sérieux. C’est du moins la position du personnel de l’hôpital formé dans l’esprit scientifique. Cependant, d’autres personnages sont plus sceptiques. Entre autres, Madame Sigrid Drusse, une sorte de Miss Marple Danoise passionnée de surnaturel. Elle entraîne son fils, un ambulancier, dans ses recherches au sein de l’hôpital. Nul doute que le dédale de couloirs de l’établissement renferme un très lourd et inavouable secret.
Né en 1956 dans la capital du Danemark, Copenhague, Lars Von trier est très vite passionné de cinéma, il dévore les films de Carl Theodor Dreyer, également Danois (Ordet, Jeanne d’Arc), de Tarkovski (Le Miroir est son film préféré) et d’Orson Welles (Citizen Kane).
Il entre en 1974 à la National Film School Of Denmark où son travail particulier le place en opposition avec l’enseignement prodigué. Il arrive cependant à former une petite équipe de techniciens prêts à lui faire confiance. Son premier court métrage, Nocturne, qu’il réalise à la fin de ses études, obtient un prix au Festival des films étudiants de Munich. Il lui faudra encore du temps pour obtenir la possibilité de réaliser son premier long métrage. Entre-temps, il sera aux commandes de pubs ainsi que de clips pour ses groupes de rock préférés.
En 1984, il réalise enfin son premier long avec The Element Of Crime. Un film particulier à l’atmosphère noire et dérangeante. Le réalisateur y donne une image très spéciale de sa ville natale. C’est déjà un film coup de poing, le premier d’une longue série. Le film est sélectionné à Canne où il reçoit le Grand Prix de la Commission Supérieure technique. Néanmoins, le public ne suit pas et en particulier dans son pays, où malgré la distinction, il peine à trouver des financements pour son film suivant.
Il obtient cependant la possibilité de réaliser un téléfilm pour la télévision Danoise, Médéa inspiré de la tragédie antique Médée. Il en donne bien entendu une version personnelle et percutante. En particulier, la fin du film qui est à la fois choquante et de toute beauté.
1988 marque un tournant pour Lars Von Trier, il réalise alors Epidemic, un film peu abordable au croisement entre documentaire, road movie et film expérimental. On voit déjà poindre l’esthétique "Dogma" dont il sera l’un des fondateurs. En 1991, il obtient le prix du public à Canne pour le film Europa, un film sombre et, faut-il encore le signaler, dérangeant mais d’un esthétisme surprenant. Le réalisateur vient de tourner une page, Europa marque la fin de la trilogie des films commençant par "E" et dont les thèmes s’avèrent être des fables sur l’Europe.
Un producteur lui propose alors de réaliser un projet peu coûteux pour la télévision Danoise. Riget est né. Depuis cette époque, le réalisateur obtint la renommé internationale avec une série de films à succès tel que Breaking the wave (qui marque le début d’une nouvelle trilogie sur le thème "Coeur d’or").
En 1998, avec ces amis cinéastes danois, dont Thomas Vinterberg (Festen), il établit le Dogma : 10 commandements pour des films plus près de la vie, de la réalité. Il réalise alors Les Idiots (Dogma 2), un film sur le vif sans artifice et complètement improvisé. Une épreuve pour le réalisateur qui aime avoir un contrôle total de son oeuvre.
Allant ainsi d’expérimentation en expérimentation, il réalise Dancer in the Dark, une comédie musicale filmée avec un grand nombre de caméras digitales et mettant en scène la chanteuse Björk. Un nouveau succès et une palme d’or pour l’actrice qui clame que ce sera son premier et dernier film, tant les rapports entre elle et le réalisateur furent pénibles. Plus tard, il revient avec Nikole Kidman et le film Dogville, une expérience de plus sortie du Labo Von Trier.
Il se met dès lors autour d’une table avec ses collaborateurs Tomas Gíslason et Niels Vørsel. A trois, ils écrivent le scénario en quelques mois : Riget est né. Lars Von Trier, en plus d’écrire le scénario, dirigera lui-même l’ensemble des épisodes en compagnie de Morten Arnfred.
Riget est une superbe série, un véritable chef d’oeuvre, selon certain la meilleur réussite du réalisateur danois. C’est surtout une série très différentes des autres, une sorte de croisement entre Twin Peaks, Urgence, La Clinique de la Forêt Noire, M.A.S.H, L’Exorciste, A Tombeau Ouvert et La Croisière S’amuse. C’est dire s’il est difficile de décrire en détail un tel chef d’oeuvre.
L’origine de la série, aux dires du réalisateur, c’est Belphégor, une série française des années 60. Ayant vu la série, l’idée de Lars Von Trier était de mettre un fantôme dans un lieu de prestige immense. Son regard croisa un gigantesque bâtiment : l’hôpital de Copenhague.
Il s’inspire également d’une série culte contemporaine, Twin Peaks, mixture très délirante de comédie et d’angoisse, que Von Trier considère comme la meilleure réalisation de Lynch : "C’est bizarre, je n’aime pas tellement le travail de ce metteur en scène pour le cinéma, j’apprécie par contre ses séries TV. J’ai compris pourquoi : quand il tourne pour la télévision, il doit prendre les choses moins au sérieux. Ce qui fait qu’on le sent plus libre. Et c’est aussi ce qui m’est arrivé. Au début, j’ai réalisé The Kingdom sans me poser trop de questions, ce qui m’a donné une indéniable liberté de ton."
En effet, la série est remarquable pour son style visuel, aujourd’hui partie intégrante de la signature Von Trier, caméra épaule et jumpcut constants. Il suffit de voir le meeting des médecins pour se rendre compte à quel point une scène qui peut s’avérer ennuyeuse devient tout d’un coup dynamique et même jouissive.
Riget n’est pas pour autant un travail bâclé, de nombreux thèmes sont abordés, dont le plus simple se résume être un combat entre le bien et le mal, mais aussi entre science et irrationnel, Danois contre Suédois (on entre alors dans les tensions qu’il peut exister entre les deux nations), le rapport dominant mère et fils, le mensonge, l’amour vrai et bien d’autres encore.
Chacun des thèmes, ce sont une quantité incroyable de personnages qui les portent. En voici quelques uns :
Chacun de ses personnages a bien entendu ses propres aspirations et mène une trame particulière. L’hôpital est le lieu ou se confrontent et s’enchaînent les histoires de chacun. Un air de soap opera sur fond de fantastique, c’est le pari gagné de Lars Von Trier
Riget est donc intéressant sur plusieurs plans. Tout d’abord par son grand nombre de personnages. Chacun d’entre-eux est analysé au scalpel. On se perd un peu au départ mais très vite on s’y retrouve. La série montre très clairement les intentions de chacun et réserve de nombreux coups de théâtre, il est difficile de savoir qui est vraiment mauvais dans cette histoire. Plus encore, si l’on ne s’accroche pas en particulier aux personnages, il faut reconnaître que même les plus odieux nous attendrissent parfois tant l’humour est présent.
En particulier le style visuel de la série est particulièrement saisissant : une couleur sépia omniprésente, des mouvements de caméras brusques, des coupures constantes. C’est inhabituel et très appréciable.
Avec The Kingdom, Von Trier révèle donc sa face cachée, celle d’un satiriste hors pair. Et, ô joie, on constate que dans la deuxième saison, il surenchérit sur tous les tableaux. Non seulement le rythme est plus alerte, presque heurté, et les actions parallèles plus nombreuses et variées, mais les personnages acquièrent encore des nuances et de la fantaisie, pendant que le caractère pathétique des premiers épisodes disparaît. Même l’intransigeant Helmer a perdu de sa suffisance. Il a trouvé plus procédurier que lui, sa secrétaire... Bref, c’est le bonheur !