
Al fin de la batalla,
y muerto el combatiente, vina hacia él un hombre
y le dijo : "No mueras, te amo tanto ! "
Pero el cadaver ay ! siguio muriendo...
Ne meurs pas, je t’aime tant ! Mais le cadavre, hélas ! continua de mourir [1]
Holocauste a remporté huit Emmy Awards en 1978 qui récompensèrent notamment le scénario (Gerald Green), la réalisation (Marvin Chomsky) et trois acteurs (Meryl Streep, Blanche Baker et Michael Moriarty). Sur la page consacrée à Marvin J Chomsky du site imdb.com, on peut lire que le jour où il a reçu sont troisième Emmy Award, le réalisateur a souligné qu’il les avait gagnés en montrant des événements qui n’auraient jamais dû arriver : la Shoah, la révolte dans la prison Attica et la montée du nazisme en Allemagne.
Le sujet de ce dossier est dans l’air du temps, commémorations oblige (NDLR : il a été écrit en avril 2005, lors du 60ème anniversaire de la libération des camps de concentration nazis). Mais ce sujet est de toutes façons gravé dans la mémoire collective européenne... Holocauste, la mini-série de Marvin J. Chomsky, a succité beaucoup de commentaires. Positifs ou négatifs, jamais neutres. Une fiction peut-elle traiter de la Shoah ? Peut-elle le faire en faisant l’unanimité ?
La fiction présente la destinée des membres d’une famille juive, les Weiss et d’une famille allemande les Dorf. Josef Weiss est un docteur de Berlin, marié à Berta. Ils ont trois enfants : Karl, Rudy et Anna. Karl est marié avec une allemande, Inga Helms. La série débute d’ailleurs par la cérémonie. Un des cousins de la mariée fait remarquer à ses parents qu’ils auraient mieux fait de ne pas accepter cette union parce que, bientôt, les mariages mixtes seront interdits et qu’ils vont avoir des ennuis.
Erik Dorf est au chômage quand débute la saga. Sur les conseils de sa femme, plutôt ambitieuse, il utilise ses relations pour trouver du travail. Il sera engagé par Reinhard Heydrich, le chef adjoint des SS.
Les Weiss seront séparés, déportés, blessés, torturés, tués par les Allemands et participeront, malgré eux, aux grands événements de la guerre : la nuit de crystal, le massacre de Babi Yar, le siège du ghetto de Varsovie, le soulèvement du camp de Sobibor, Auschwitz... Erik Dorf ne cessera de monter dans la hiérarchie du Reich. Conseillant ses supérieurs successifs sur les terminologie, puis sur la meilleure manière de tuer en masse les juifs. Il se suicidera plutôt que de faire face à un procès pour crime de guerre. De tous les personnages de la fiction, seuls Inga et Rudy survivent. Rudy décide de conduire un groupe d’orphelins grecs en Palestine.
Berta n’a pas compris assez vite ce qui se passait en Allemagne. Elle refuse de partir quand il est encore temps, même quand Dorf prévient son mari. Elle prétend qu’ils survivront. Elle commence à se rendre compte de la gravité de la situation quand son mari est déporté en Pologne. Elle fera preuve de beaucoup plus de courage quand elle sera, elle aussi, déportée à Varsovie. "Nous n’avons pas le droit de nous apitoyer sur nous-même" dira-t-elle à son mari. Elle devient institutrice avant de partager son destin à Auschwitz.
Karl est peintre, mais il ne vend plus rien parce qu’il est juif. Il sera arrêté par la Gestapo dès 1983 et emprisonné à Buchenwald. Il travaille d’abord dans les carrières, puis à l’atelier de dessin. Karl sera transféré à Terezin où il peindra des tableaux réalistes des camps avant d’être pris et envoyé à Auschwitz où il périra.
Inga s’est mariée avec Karl avant que n’éclate la répression des juifs. Mais elle ne changera pas d’avis sur les juifs quand les Nazis commencent leurs exactions. Elle cachera la famille de Karl, tentera de retrouver Karl et de le visiter. Muller, un ami de sa famille profite de la situation. Il accepte de muter Karl à l’atelier de dessin et de passer leurs lettres si elle couche avec lui. Elle ira même jusqu’à se faire arrêter pour le rejoindre à Terezin. Quand Karl est déporté à Auschwitz, elle lui apprend qu’elle est enceinte. Inga survivra à l’holocauste.
Rudy quitte Berlin pour se rendre à l’Est où les Allemands ne sont pas encore. En Tchécoslovaquie, il rencontre Helena Slomova. Ils tomberont tout de suite amoureux et ils continuent le chemin ensemble. Ils croiseront les pas des résistants ukrainiens et combattront à leurs côtés. Helena mourra lors d’une mission qui tourne mal. Rudy sera envoyé au camp de Sobibor où il participera au soulèvement du camp. Rudy survit à la guerre et prend le chemin de la Palestine avec des orphelins grecs.
Anna est une adolescente de 16 ans, douée pour le piano. Elle reprochera souvent à sa mère de n’avoir pas pris conscience de l’importance de la situation. "On n’a pas été plus futé que les politiques." Elle sera violée par des Allemands. Elle en perd la raison et est gazée dans une "clinique".
Dorf est ensuite chargé d’inspecter si les exécutions de juifs sont menées de manière discrète et efficace, ce qui l’amène à s’opposer à Goebbels. Il dirigera le massacre de Babi Yar. Pour la conférence de Wannsee où la "solution finale" est décidée, il est un précieux conseiller pour Heydrich et Himmler. Il met au point le technique du gazage au zyklon B pour la "solution finale". Mais ses relations sont de plus en plus tendues avec ses pairs qui n’apprécient pas son zèle et ses supérieurs qui doutent de la pureté de ses ascendants. Erik Dorf semble de plus en plus fanatique. Il ne supporte pas qu’Himmler décide d’effacer les traces de la "solution finale" et le lui dit. Il ne devra probablement la vie qu’à la fin de la guerre. Mais il se suicide durant un interrogatoire où un capitaine américain l’accuse de crime de guerre.
Marta est heureuse de voir son mari entrer au service de Heydrich. Ils auront "les meilleurs morceaux". Durant toute la guerre, elle ne cessera de pousser les ambitions de son mari, lui conseillant toujours de tirer parti des occasions. Une lettre anonyme la mettra au courant de la nature réelle des activités de son mari ce qui ne semble pas la choquer. Au contraire, elle lui conseille d’aller jusqu’au bout pour qu’il ne reste aucune preuve de leurs agissements. A la mort de son mari, elle reçoit une lettre non signée qui l’informe qu’il est mort en héros. L’oncle Kurt tente de révéler la vérité aux enfants, mais elle le met dehors.
L’oncle Kurt est un ingénieur. Il n’a jamais semblé être dupe de la nature réelle des activités d’Erik Dorf. Il ne les cautionne pas, mais se taira longtemps. Il tente de sauver des Juifs des douches d’Auschwitz, mais il sera pris la main dans le sac par son neveu. Il lui dit alors tout le mal qu’il pense de lui.
Quand la série a été diffusée en Allemagne, les commissariats ont été inondés de gens qui venaient se dénoncer de faits commis durant la Nuit de Crystal. Comme il y avait prescription, aucune action n’a été engagée.
Le terme "Holocauste" n’existait pas dans la langue allemande jusqu’au succès rencontré par la mini-série.
De la diffusion en France, les auteurs de L’Aventure de la télévision ne retiennent pas tant les polémiques autour de la légitimité de la fiction à parler de la Shoah ou des écarts avec l’exactitude historique (les camps trop américanisés, le mariage chez les partisans invraisemblable, etc...) que le mauvais goût des lancements publicitaires. Mais les Français ont approuvé et aimé.
Le débat est partout en ces heures de commémoration. Les Inrockuptibles la posait en opposant les soirées de France 3 et Arte du 24 janvier 2005. La première diffusait Shoah de Claude Lanzmann et la seconde programmait Holocauste de Marvin J. Chomsky.
"Peut-on représenter l’anéantissement d’un peuple quand toutes les traces de ce crime ont été soigneusement effacées, ou bien doit-on verser l’expérience du génocide au compte de l’impensable, de l’inimaginable, de l’irreprésentable ? Question d’autant plus essentielle qu’elle invite, par-delà le problème de vérité historique, à repenser le statut de l’image." [2]
Le magazine a des mots très durs au sujet de la mini-série. Et il faut le reconnaître ces mots sonnent aussi très justes.
"Plutôt bien documenté dans l’ensemble, le feuilleton présente néanmoins une vision largement édulcorée des camps, qui ressemblent davantage à des clubs de vacances un peu pourris qu’à des usines de mort. Mêlant personnages de fiction ou ayant réellement existés (Eichmann, Heydrich, Himmler) psychodrame et page d’histoire, la série tend à faire de la Shoah un simple accessoire dont les différentes étapes (Nuit de cristal, persécution, déportation, solution finale) semblent toutes mises sur un même niveau. Nivellement fâcheux qui conduit à banaliser le génocide et à nier la dimension industrielle qui le caractérise. Et si cette banalisation tenait à la mise en image de cet anéantissement, de ce crime dont il ne reste plus de trace ?" [3]
La critique fait mouche. D’autant que l’auteur oppose à Holocauste, le magnifique documentaire de Claude Lanzmann, Shoah, qui se voulait une alternative, si pas une dénonciation, de cette mise en image.
"L’Holocauste est d’abord unique en ceci qu’il édifie autour de lui, en un cercle de flamme, la limite à ne pas franchir parce qu’un certain absolu d’horreur est intransmissible : prétendre le faire c’est se rendre coupable de la transgression la plus grave. La fiction est une transgression, je pense profondément qu’il y a un interdit de la représentation. En voyant La Liste de Schindler, j’ai retrouvé ce que j’avais éprouvé en voyant le feuilleton Holocauste. Transgresser ou trivialiser, ici c’est pareil : le feuilleton ou le film hollywoodien transgressent parce qu’ils `trivialisent´, abolissant le caractère unique de l’Holocauste." [4]
La question est plus profonde. Une fiction est-elle capable de relater un tel événement ? Qui dit fiction, dit nécessité de résumer, d’élaguer. Mais que choisir et que laisser tomber dans les récits des survivants ? Une fiction sur la Shoah n’est-elle pas tentée de tout dire ou de dire le plus possible ? Cependant une fiction exhaustive est-elle une bonne fiction ? Une fiction doit-elle être exhaustive ? Le contenu est-il tout ou le traitement esthétique participe-t-il à l’évaluation d’une fiction ? Dans ce cas, devons-nous rejoindre Jacques Rivette quand il dénonçait un travelling cadrant artistiquement le cadavre d’une déportée qui venait de se suicider ? "Cette recherche de `joliesse´, dans de telles circonstances, relevait `de l’abjection´, selon le titre de l’article de Rivette qui citait la phrase célèbre de Godard : `Les travellings sont affaire de morale.´" [5]
La fiction suppose également une mise en intrigue principalement supportée par les personnages. Or un personnage doit accrocher le public. Il doit donc susciter des sentiments. Le plus souvent utilisé est l’amour, il le sera dans Holocauste puisque presque chaque membre de la famille Weiss est marié ou tombe amoureux durant la fiction et que la perte de l’être cher est une manière utilisée pour faire comprendre l’horreur de la situation. Jusqu’à quel point cet artifice est-il acceptable ? L’amour explique-t-il tout ? L’horreur absolue ne doit-elle pas passer par autre chose que la perte d’un être aimé ? Et l’amour est un sentiment humain... Dans beaucoup de témoignages, les survivants disaient que leur condition n’était plus celle d’humains normaux dans les camps. Prêter ce type de sentiment aux déportés, n’est-ce pas une traîtrise, à tout le moins une réduction de l’expérience de l’horreur ?
L’amour n’est pas le seul sentiment présent dans les fictions : haine, tristesse, admiration, etc... Le personnage de Dorf suscite l’horreur notamment par les propos qu’il tient sur les juifs. Mais, parce qu’il est un personnage, il évolue dévoilant parfois des facettes inattendues de sa personnalité. Une fiction sur la Shoah peut-elle nous montrer des nazis qui doutent, des nazis qui pleurent ?
Les fictions ont aussi tendance à tomber dans les extrêmes. Trop de mariages, trop de divorce, trop de gloire, trop de romantisme. Les membres de la famille Weiss concentrent beaucoup d’héroïsme. Ils participent à la Nuit de cristal, à la résistance, à la tentative de laisser des traces notamment artistiques du passage dans les camps, à Auswichtz, à la révolte du camp de Sobibor (on oublie d’ailleurs de nous en dire que la plupart des évadés en sont morts), etc... Un peu beaucoup pour une même famille... D’autant qu’aucun d’entre eux n’est faible, peureux, collaborateurs. Certains survivants de l’Holocauste ont eux-mêmes souligné que les médecins juifs n’étaient pas affectés à l’asphaltage des routes. A Auschwitz ils étaient réquisitionnés d’office pour participer aux expériences médicales auxquelles se livraient les médecins allemands, voire à la sélection pour les chambres à gaz. Le dilemme a toujours été un ressort dramatique intéressant, mais Holocauste ne s’y est pas frottée.
"Certains des survivants de l’Holocauste ont critiqué le traitement du docteur Weiss, alors qu’il est prisonnier à Auschwitz, parce que son personnage est intégré dans les équipes d’ouvriers qui asphaltent les routes. Les docteurs juifs à Auschwitz étaient principalement assignés dans les infirmeries du camp et placés face à un dilemme moral de servir pour les médecins allemands. Ces docteurs juifs ont enduré la culpabilité alors qu’ils étaient chargés de prévenir la contagion des gardiens allemands des maladies qui touchaient leurs compatriotes. Ils étaient aussi chargés dans les expériences médicales et, parfois, de la sélection pour les chambres à gaz." [6]
Les auteurs du site film et culture précisent que le débat ne porte que sur la fiction audiovisuelle. La littérature semble apte à rendre compte de l’expérience du génocide industrialisé. Une littérature qui semble, aux yeux de Jorge Semprun, écrivain survivant du camp de Buchenwald, la seule manière dont le monde pourra saisir la réalité de cette horreur quand tous les témoins seront morts.
"Il faut maintenant désacraliser la mémoire, car si les romanciers ne s’emparent pas de la mémoire des camps, nous n’auront plus que des études sociologiques, des thèses. Mais est-ce suffisant ? La seule manière selon moi de prolonger la mémoire est la mémoire romanesque. Le simple énoncé des faits reste trop dans le flou. On en dit toujours trop ou trop peu. J’ai surpris certains rescapés qui en rajoutaient, de peur de ne pas être crû. Il faut agir autrement pour donner aux lecteurs la capacité de reconstruire les choses. Prenons un exemple : comment un simple témoignage factuel pourrait-il rendre l’odeur d’un four crématoire qui est pourtant, de l’avis de tous les survivants la chose la plus forte, celle qui revient la première à la mémoire ? Si on ne fait pas revivre cela, on perd la mémoire." [7]
Le site internet cité ci-dessus prend la défense de certains films. Nous y renvoyons les lecteurs intéressés. Mais revenons à Holocauste... Ou se situe la différence entre la télévision et la littérature ? Pour reprendre un des arguments des Inrockuptibles, une bonne série (ou un bon film) sur la Shoah, est-ce une série qui nous montre la réalité des camps et non des colonies de vacances pourries. L’image, l’image de fiction, pose un autre problème. Jusqu’où peut-on parler de reconstitution et à partir de quand peut-on parler de voyeurisme ? Une bonne oeuvre sur la Shoah sera-t-elle celle qui nous exposera directement la laideur des cadavres ou existe-t-il un degré métaphorique pertinent ?
Il est évident que je n’ai pas les réponses aux questions que je pose. Chaque oeuvre est singulière, chaque expérience humaine également, chaque perception d’un film est subjective. Il n’existe pas de réponses toutes faites.
Permettez-moi de mettre en lumière un fait : Holocauste a été l’une des premières oeuvres télévisuelle à traiter du sujet. Le site internet d’Arte fait le un point efficace des fictions et de la Shoah. Daniel Anker qui en signe le texte nous rappelle que le cinéma s’était emparé des crimes nazis dès la fin des années 30 avec Le Dictateur de Charlie Chaplin (1938) et To be or not to be de Lubitsch (1942). Quand la libération fait éclater l’horreur les camps, l’humour déserte les écrans (probablement jusque La Vie est belle de Roberto Benigni d’ailleurs). L’auteur cite alors les plus célèbres films qui ont abordé le sujet en commençant par Le Journal d’Anne Frank de George Stevens (1959), Jugement à Nuremberg de Stanley Kramer (1961), Prêteur sur gages de Sidney Lumet (1965), Le Choix de Sophie d’Alan J. Pakula (1982), La Liste de Schindler de Steven Spielberg (1993), Le Pianiste de Roman Polanski (2002).
Mais le thème est beaucoup plus rare à la télévision. Le même document évoque une série télévisée d’Abby Mann sur le procès Nuremberg dont nous ne connaissons rien. Oubliée, probablement à raison, Stalag 13/Papa Schultz d’Edward H. Feldman (1965-1971). La série raconte la vie de prisonniers de guerre dans un camp allemand qui continuent à mener "en interne" la guerre. Ils disposent de matériel dernier cri (caché sous les lits) et peuvent donc communiquer avec leurs alliés. Ils peuvent également sortir du camp quand ils le veulent. Face aux hommes de Hogan, Klink et Schultz ne font décidément pas le poids. La série ne laissera pas un souvenir impérissable dans les mémoires et pourtant, je la trouve intéressante, au moins parce que c’est une comédie (et nous venons de le voir, ce n’est pas le plus courant).
Holocauste est la première à s’attarder aux juifs (Hogan et ses amis sont Américains, le procès de Nuremberg mettait en scène les criminels nazis). Holocauste est aussi la première à visiter les camps sur le mode du drame. Daniel Anker, sur le site de Arte, allait plus loin en affirmant que : "La série télévisée américaine Holocauste reste cependant le film qui aura fait connaître les horreurs de la Shoah au plus grand nombre". Ça et là, on lit en effet que les témoignages sur la Shoah n’ont pas surgi rapidement. David Susskind, interviewé dans La Libre Belgique, déclare qu’il a fallu attendre le procès d’Adolf Eichmann en 1961 pour que l’opinion européenne prenne conscience de l’ampleur de l’extermination.
"En 1945, les prisonniers politiques libérés retrouvaient leur famille. Les Juifs rescapés ne retrouvaient personne. Ils représentaient cinq pour cent de la population juive de la Belgique d’avant-guerre. On ne s’est pas vraiment rendu compte de leur retour. On ne s’est pas occupé d’eux. On ne les écoutait pas parce que les gens, à l’époque, se préoccupaient d’abord d’eux-mêmes. Ou alors, on les suspectait : pourquoi es-tu revenu et pas mon père ? Et ils culpabilisaient leur retour. C’était tellement invraisemblable de survivre à cette horreur que les survivants ont très vite renoncé à raconter." [8]
"C’est maintenant seulement qu’on commence à en parler. En France, il y a eu très vite les témoignages littéraires de Jean Antelme (L’Espèce humaine) et David Rousset (Jour de notre mort), mais il a fallu une nouvelle génération pour que cette parole puisse vraiment être dite et entendue. (...) A l’occasion du 50ème anniversaire de la libération des camps, il est vrai que j’ai constaté une nouvelle génération de témoignages qui n’avaient jamais été dits ni entendus jusque là." [9]
Jorge Semprun n’a lui-même rien dit et rien écrit pendant 15 ans. Pieter Lagrou, chercheur à l’Institut de l’Histoire du temps présent (Paris) explique dans ce même cahier spécial de la Libre Belgique que le refus politique de reconnaître l’extermination des Juifs comme un élément central de la Seconde Guerre mondiale a persisté longtemps. Des délégations nationales ne seront envoyées aux commémorations qu’à la fin des années 60. Les crimes du régime de Vichy ne seront jugé que dans les années 70. C’est seulement dans les années 90 que les gouvernements français, belges et hollandais ont reconnu les erreurs du passé.
Au vu de tous ceci, on comprend que parler de la Shoah n’est pas un fait si évident que cela. Le lien fiction-mémoire n’est pas si simple que cela. Finalement, Holocauste a au moins eu le mérite d’essayer. Il faut aussi probablement se remettre dans le contexte de l’époque. Holocauste paraît mièvre, mais pas nécessairement plus que Dallas qui date de la même année. Holocauste n’est pas très dérangeant. Il aura fallu attendre Il faut sauver le soldat Ryan pour mettre en image le débarquement dans toute sa boucherie. Et certains ont protesté parce qu’il favorisait trop les tendances voyeuristes des téléspectateurs ! La télévision des années 70 ne parle pas encore des noirs (The Jeffersons fait horreur), les femmes y sont au foyer (sauf les Drôles de Dames qu’on traite de tous les noms), les gros mots, les pattes d’éléphants font encore scandale (Starsky et Hutch)... Qu’Holocauste ait osé s’attaquer à ce sujet si difficile relève presque du miracle d’autant qu’elle est diffusée sur un network !
Je laisserai le mot de la fin aux chiffres et à deux auteurs qui ont feuilleté l’histoire de la télévision française.
"Aux Etats-Unis, un sondage révèle que 3 personnes sur 5 ont mieux compris ce qu’avaient été les persécutions nazies après les avoir vues. En France également, Holocauste peut être considéré comme l’un des plus grands moments de la télévision. 75% des Français selon un sondage SOFRES approuvent la diffusion de cette série et 61% l’ont aimée, donnant ainsi raison au vaste mouvement de journalistes, d’écrivains, et de responsables politiques qui a finalement vaincu la résistance de la télévision fraçaise. Le débat qui a suivi la diffusion du dernier épisode et auquel participait Simone Veil avait encore 38% de téléspectateurs vers 1 heure du matin." [10]
Pour ceux que les rapports entre les fictions et la Shoah intéressent, je ne saurais que vous conseiller de jeter un coup d’œil au site www.memorialdelashoah.fr qui dresse une liste non exhaustive des films et des feuilletons qui ont abordé le sujet. Catherine Dana a également publié un livre sur le rôle de la fiction dans la commémoration de la Shoah : Fiction pour mémoire. Camus, Perec et l’écriture de la Shoah (L’Harmattan).
[1] Jorge Semprun citant César Vallejo dans L’Ecriture ou la vie, p. 251
[2] Nathalie Dray, "Camps opposés ", in Les Inrockuptibles, semaine du 19 au 25 janvier 2005
[3] Nathalie Dray, "Camps opposés", in Les Inrockuptibles, semaine du 19 au 25 janvier 2005
[4] Claude Lanzmann, cité dans www.film-et-culture.org
[6] imdb.com, traduction de l’auteur du dossier
[7] Entretien de Jorge Semprun par Guy Duplat dans le cahier spécial paru dans La Libre Belgique du 27 janvier 2005, pp. 18-19.
[8] Entretien de David Susskind par Robert Verdussen paru dans le cahier spécial de la Libre Belgique, 27 janvier 2005, p. 20
[9] Entretien de Jorge Semprun par Guy Duplat dans le cahier spécial paru dans La Libre Belgique du 27 janvier 2005, pp. 18-19.
[10] BROCHAND Christian, MOUSSEAU Jacques, L’Aventure de la télévision. Des pionniers à aujourd’hui, Nathan Image, 1987, p. 184.