
La série débute par un long travelling sur le cadavre d’une femme nue, violée, tuée et défigurée. La séquence qui suit, un homme - le substitut du procureur Pierre Clément, on l’apprendra rapidement - a pris la place du spectateur dans ce point de vue en hauteur. Tout le feuilleton tournera autour de ce corps : il est le centre de l’attention du procureur et il appartient à un protagoniste central (géographiquement) dans le système des personnages.
Les huit épisodes dévoilent peu à peu l’enquête que mènent Pierre Clément et Laure Berthaud (la capitaine de police) pour élucider le meurtre. Mais on suit également les premiers pas du jeune substitut du procureur dans le monde parisien, ses ambitions et les arrangements qu’elles lui imposent ; ses idéaux et les doutes qu’ils initient. On fait aussi connaissance avec le milieu judiciaire, ses pratiques, ses limites, ses compromissions, ses défauts, ses acteurs.
Engrenages, le titre le sous entend, les personnages sont pris dans des manèges qui les dépassent. Beaucoup d’entre eux ont des choses à cacher à commencer par Marianne, l’épouse de Pierre Clément ; Benoît Faye, son meilleur ami ; Arnaud Laborde, le conseiller du ministre. Les autres sont faibles (Gilou face à la drogue, Vincent Leroy face à l’alcool) ou trop durs (François Roban broie les gens qui passe par son instruction ou Joséphine qui a dû développer son sens du cynisme suite à d’obscurs traumatismes que les saisons suivantes ne manqueront pas de dévoiler). Les derniers préfèrent fermer les yeux : Pierre n’affronte que très tard la véritable nature de Benoît et de son épouse, Laure ne confronte pas Gilou à son problème de dépendance.
Mais Engrenages cela suppose aussi que tous les actes de ces personnages ont des répercutions sur leur propre vie et celles des autres. François Roban l’apprendra à ses dépends, lui qui pousse des beaux-parents à porter plainte contre leur bru sans qu’on comprenne vraiment pourquoi il la croit coupable. Franchement cette histoire de mère qui engage une nounou tarée pour qu’elle découpe son enfant, c’était tiré par les cheveux. C’est pas l’hypothèse qui est foireuse (mettez-là dans la bouche d’un personnage des Experts ou de New York Unité Spéciale, il y a moyen que ça tienne la route), mais c’est qu’elle provient d’un type très cartésien tout le reste du temps. Résultat : il brise la vie de la jeune femme et il doit faire avec la culpabilité.
Engrenages enfin, cela colle bien à une certain vision de la justice : une machine qui tourne parfois sur elle-même, sans humanité, avec ses lois universelles par définition mal adaptées aux cas particuliers et leurs rouages. Certains, dont Martin Winckler, ont trouvé ce point de vue répugnant. "Je trouve détestables les idées qu’il [le contenu d’Engrenages] véhicule ", écrit-il sur son site internet. Plus loin, l’auteur remarque que les personnages "n’ont aucun repère moral, aucune règle de conduite, aucune dignité". Il note enfin qu’aucun personnage ne représente des valeurs positives. "On est donc en droit d’en conclure que ce sont les personnages principaux qui véhiculent la vision que les scénaristes ont du monde, une vision très méprisante pour ceux qui dans la réalité font leur boulot (Eh oui, des flics, des juges d’instruction et des procureurs honnêtes, ça existe : j’en ai rencontré...)." www.martinwinckler.com, article "Complaisance et vanité : Engrenages, la mini-série événement de Canal +".
A propos des idées détestables... Que les magistrats et avocats soient mus par l’ambition, qu’ils se corrompent avec les politiques ou certains industriels puissants finalement ça me semble plutôt de l’ordre du possible. La Belge que je suis, marquée par les affaires et le climat dans lequel elles se sont déroulées, n’est pas particulièrement choquée par l’hypothèse.
Le fait que Engrenages soit loin de la réalité parce qu’elle ne montre pas de magistrats qui aiment le côté humain de leur boulot... personnellement, ça fait longtemps que je n’attends plus que les séries parlent de la vraie vie. Tout le monde sait que faire un tour aux urgences d’un hôpital est moins romantique que dans Urgences ; que les experts médico-légaux sont loin d’avoir un travail aussi sexy que celui des Experts ; que la vie des célibataires new-yorkaise n’est pas aussi glamour que dans Sex & The City ; que les assistantes sociales n’ont pas toujours le sourire d’ange de Joëlle Massart ; que les flics ne bouclent pas toutes leurs affaires comme Starsky, Hutch, Columbo, Monk ou qu’ils ne sont pas tous aussi gentils et compatissants que Bayliss, Vincent Fournier ou Rick Hunter. Un feuilleton choisit un milieu et un propos, celui d’Engrenages est de nous parler d’un type qui se retrouve au milieu d’un nid de corruption et qui doit choisir entre la fermer ou enquêter sur ses proches. On peut donc supposer qu’il y a peu de personnages idéalistes là-dedans.
Le fait qu’aucun d’entre eux se représente le chevalier blanc ne me chipote par particulièrement non plus. D’abord, je trouve que Pierre Clément, outre son moment de déni, a plutôt la tronche d’un justicier. Et ça m’énerve un peu ! Pourquoi faut-il toujours que le héros soit sans reproche ? On ne peut pas d’un côté encenser les séries qui présentent Andy Sipowic ou Vic McKey et torpiller Engrenages parce que les personnages n’ont pas d’autre idéal que de tirer leur épingle du jeu.
Ensuite, je ne pense pas que les personnages idéalistes soient les plus intéressants. Vous connaissez beaucoup de gens parfaits vous ? Moi pas. On a tous commis des lâchetés pour une raison ou une autre. J’aime quand les personnages posent questions, quand ils ne font pas l’unanimité, qu’ils nous obligent à un travail de téléspectateur. Enfin, contrairement à ce que certains critiques ont dit, ce n’est pas une première en France. Police District (M6) présentait aussi des policiers "noirs". Il était même beaucoup plus difficile de s’attacher à eux tellement ils étaient extrêmes.
J’aime enfin que la série nous présente la justice comme un milieu dur et terrifiant. Il me semble que, même dans le meilleur des cas avec un procès gagné d’avance, un avocat sympa et un juge compatissant, l’expérience de la justice est quelque chose de déstabilisant. Finalement la justice, cela semble horrible, rigide et inhumain pour ceux qui y ont affaire. Joséphine Karlsson dira à Ghislaine, sa cliente choquée par la procédure : "Ce n’est pas un cauchemard. Ce n’est que la justice. Je sais ça surprend quand on ne connaît pas. Mais moi, je connaîs. Il faut me faire confiance." Le côté "petit procès entre amis" que véhiculait Ally McBeal me semblait un peu simpliste.
Engrenages développe une histoire continue sur les huit épisodes. En fait, plusieurs puisqu’on a le parcours professionnel de Pierre Clément, le parcours sentimental de Pierre et Laure et l’enquête Andrescu (épisodes 1 à 8). L’affaire Androux constitue un arc secondaire puisqu’elle s’étire sur quatre épisodes (2 à 5) et qu’elle touche surtout le juge Roban, un personnage plus secondaire également.
On suit aussi d’autres dossiers, cantonnés sur un seul épisode. Certains sont développés complètement : la plainte de parents d’élèves contre une institutrice (épisode 1), l’assassinat de Lesage le créateur de porcelaine (épisode 3), la disparition d’Omer (épisode 4), le père accusé de viol par l’une de ses filles (épisode 5). On touche un peu tous les types de crimes. On peut dire qu’on retrouve un peu le genre d’histoires tordues et à rebondissement qu’on peut voir dans New York District ou New York Unité Spéciale, par exemple.
D’autres dossiers sont pris en cours ou ne débouchent pas sur une conclusion : le procès des gens qui ont torturé leur voisin (épisode 1), la bande de sourds et muets qui vendent des porte-clés (épisode 2), le drogué qui a avalé sa came (épisode 3), le procès où Laure fait état d’une arrestation qui a mal tournée durant un braquage (épisode 4), la femme assassinée par son mari (épisode 6), le règlement de comptes au sein d’un gang (épisode 6), l’affaire de contrefaçon de médicaments (épisode 6), la disparition d’un jeune handicapé (épisode 7), une affaire de viol identique à celle qui a brisé Vincent Leroy (épisode 7), une affaire de meurtre qui touche un homme et une fille (épisode 8). Il est évident que les affaires non résolues sont plus nombreuses que les autres. Ces affaires ne sont pas complètes parce qu’on les prend en cours, parce que les scénaristes les abandonnent, parce qu’on n’en voit qu’une partie de l’instruction, parce que l’enquête, par incompétence ou par manque de preuves, stagne ou parce qu’on ne va pas jusqu’au procès et qu’il n’est pas possible de connaître le verdict. D’abord cela montre que les professionnels ne bossent pas sur une seule affaire en même temps. Ensuite, on se rend compte que le système peut gripper. Et personnellement, ça me plaît plutôt parce que j’en ai marre que les séries policières nous construisent un monde où les flics trouvent toujours les criminels, où les avocats font toujours des plaidoiries brillantes et où les magistrats ne font jamais d’erreur judiciaire. Enfin, j’apprécie assez que les scénaristes se détournent parfois d’une histoire. On a toujours l’impression qu’ils doivent dire tout, or, parfois un fragment peut être intéressant en soi. Et ça permet de ne pas allourdir les épisodes par de multiples trames qu’on se sent obligé de terminer. Salutaire donc.
Pour une fois, j’ai choisi de ne pas vous parler des personnages. Il me semble que cela déflorerait trop l’histoire. Je me demande même si je n’en ai pas déjà trop dit. Ils véhiculent des valeurs tranchées sur la justice. Je n’ai pas esquivé le débat. La plupart sont caractérisés comme des personnages incomplets. Certains sont débraillés, mal coiffés ; d’autres sont trop durs, trop monolithiques, trop rigides... (Je veux dire dans l’écriture, pas dans les traits de caractère.) Pourquoi pas finalement, c’est un choix.
Ils ne sont pas toujours exempts de faiblesses, de caricatures, de stéréotypes. C’est vrai. Certains d’entre eux m’ont un peu énervée. Je trouve par exemple, que le personnage de Benoît Faye n’est pas cohérent. Il est d’abord construit comme un proxénète de luxe sans coeur. Il devient une victime amoureuse. Dans ce cas, défendu par la fin de la fiction, certaines de ses réactions du début sont inexplicables et, je me répète, incohérentes avec son personnage. Les agissements de Joséphine lors du dernier épisode me semblent un peu too much. Mais d’autres me plaisent comme Vincent Leroy qui a instrumentalisé la justice par réaction, qui a évacué le côté humain par revanche... Il me semble plutôt prometteur. Le juge Roban me paraîssait totalement maniéré, précieux et fragile au début. Son côté complètement déconnecté de la réalité est plutôt intéressant finalement.
Selon le site de Canal +, c’est la fille du producteur qui semble avoir eu l’idée de la série. Alexandra Clert lui a proposé de raconter la réalité de la justice d’aujourd’hui. Selon Libération, c’est le père qui a demandé à la fille de le faire (allez savoir !). Lors d’une interview accordée à Françoise-Marie Santucci, la créatrice souligne qu’elle voulait surtout montrer "ce qui se passe vraiment" et "faire en sorte que chacun reste à se place : qu’ils s’agisse d’un procureur, d’un juge ou d’un avocat, les séries françaises les transforment toujours en flics". Un parti pris qui aurait plus à Fabrice de La Patellière de Canal+ selon le même article. Il aurait donné pour consigne de "Pousser le réalisme, rapporter des faits sans rien arranger, sans donner d’explication quand il n’y en a pas, sans chercher de logique là où règne la confusion." [www.liberation.fr]
Je passe les étapes d’écriture et les révisions, vous irez lire l’article de Libération. Le produit final est plus compromis que prévu. L’explication que donnent Sainderichin et Diaz est très proche de celle qu’avançait Martin Winckler quand il analyse pourquoi les séries françaises sont mauvaises. En France, le réalisateur et le producteur sont rois. Ils ont le droit de revoir les options prises par le scénariste. Ces changements multiples affaiblissent les scénarios. Aux Etats-Unis, les séries ont plus de cohérence parce que le créateur a le mot final. [voir www.martinwinckler.com, article "Mais pourquoi les séries télévisées françaises sont-elles si mauvaises ?"]
S’il y a quelque chose sur lequel tout le monde semble s’accorder, c’est l’esthétique. Et il est vrai que la série est plutôt convaincante à ce propos. Philippe Triboit (réalisateur des quatre premiers épisodes), sur une interview publiée sur le site de Canal +, annonce qu’il a voulu montrer les couloirs du tribunal. Il a choisi la photographie monochrome et sombre, les décors vieillis, les meubles patinés pour coller au côté noir des intrigues. Pascal Chaumeil qui lui a succédé pour les quatres derniers épisodes a suivi le style. Beaucoup de critiques ont relevé ce côté visuel et les longs et ultra rapides travellings avant sur les fenêtres. J’ajouterai personnellement que le rythme du récit est assez convaincant. Le travail du montage est plutôt abouti. Le son est également important et les critiques l’ont assez peu relevé. Certains moments sont appuyés par le silence, les gros plans sonores (sur les camions, les portes) ou des distortions sonores. Les travellings ultra rapides sont d’ailleurs accompagnés d’effets sonores. Il me semble que le son participe au rythme de l’ensemble. Il met aussi ces moments entre parenthèse. Ne pas entendre les sons, les dialogues sur ces scènes établit une distance. Le téléspectateur ne participe pas vraiment à ces moments de douleur. Finalement cela rajoute peut-être une couche au côté inhumain qui a déplu à Martin Winckler. Personnellement, j’ai trouvé que cela tranchait avec la mièvrerie ambiante.
Pour être complète, il faudrait que je vous parle des consultants qui ont éclairé les scénaristes et les équipes de tournage. Il faudrait aussi que je dise un mot des comédiens. Les plus connus sont Guilleaume Cramoisan qui a acquis une certaine célébrité sur PJ et Grégory Fitoussi qui a participé à Sous Le Soleil dans le rôle de Benjamin et à Méditerrannée (et, par conséquent, je ne le connaissais pas !). Les autres sont issus du théâtre. Le casting me semble convaincant dans l’ensemble, mais je ne me considère pas experte non plus. Je vous laisse donc seul juge.
Le tournage d’une deuxième saison est prévu. La chaîne a finalement souhaité remettre le couvert. Il est évident que la dernière séquence de la première saison lance la suivante. On sait déjà que Laure Berthaud, Pierre Clément et François Roban seront toujours présents. On se doute que cette affaire d’homme assassiné et de fillette disparue risque d’être le fil rouge des épisodes à venir. Personnellement, je me demande si le titre collera toujours. On l’a vu Engrenages renvoie surtout aux liens entre les personnages principaux... Personnellement, j’espère que les personnages principaux ne seront pas au centre de tout. C’est un truc qui m’énerve dans les séries : tout arrive toujours aux héros. C’est toujours Magnum qu’on essaie de tuer, comme par hasard untel fait ses courses quand le magasin est braqué, etc... On verra.
Bref, je trouve qu’il y a du bon et du moins bon dans Engrenages. La principale critique que je pose, c’est l’incohérence entre le début et la fin. On sent que certains changements ont été apportés. Le cas de Benoît Faye est le plus flagrant. Sur les questions de point de vue sur la justice, les personnages sans idéal, le réalisme, vous avez déjà lu ce que j’en pense. J’ajouterai que je suis d’accord quand Martin Winckler fait la liste des invraisemblances et des incohérences qu’il a repéré dans la fiction. C’est vrai que l’histoire de l’agenda est plutôt grosse... Les scénaristes auraient pu aller voir plus loin que le bout de leur nez. Vrai aussi que les procédures ne sont pas toujours respectée. Mais je crois qu’on pourrait renvoyer la critique à beaucoup de séries à commencer par Les Experts où des laborantins font des interrogatoires ; ou encore aux multiples séries judiciaires où les étapes des procès ne sont pas respectées, où les avocats français se comportent comme leurs collègues américains (lisez à ce sujet le livre de Barbara Villez, Séries Télé : Visions De La Justice, PUF, Paris, 2005).
Personnellement, je trouve qu’Engrenages reste un moment de divertissement totalement honorable. Il me semble qu’on décolle enfin des merdes complètes que sont Julie Lescaut, Navarro ou Joséphine Ange Gardien qui me semblent tellement caricaturales, tellement manichéennes, tellement téléphonées. Les créateurs et Canal + ont aussi choisi de ne pas surfer sur la vague sentimentalo-ruralo-familialo-policière des sagas de l’été qui sont elles aussi des gros navets bien faciles généralement. Engrenages n’est pas parfaite, loin de là. Faudrait notamment que les producteurs français aient les couilles d’aller jusqu’au bout des intrigues. Faudrait aussi qu’on arrête de rectifier le tir en cours de saison. Faudrait enfin qu’on arrête de copier les américains. Je l’ai déjà dit et je confirme : à mon avis, les séries françaises seront bonnes quand elles assumeront la culture française, la manière de faire française et les conditions de productions françaises. Arrêtons de penser que seules les recettes américaines marchent et qu’il faut faire pareil avec des décors français. Il n’y a rien de plus français que Belphégor et c’est foutrement bon ! Et je termine sur le fait que les Belges font pires. Pour apprécier Septième Ciel Belgique, il faut avoir un sacré sens du second degré... Je ne jete donc pas la pierre outre-Quiévrain.