
"Au commencement de tout, juste après la grande guerre entre le ciel et l’enfer, Dieu créa la terre. Il la confia à ces grands singes doués de raison qu’il appelait les hommes. A chaque nouvelle génération naquit un être de lumière et une créature des ténèbres. Il y eut de terrifiants combats. De grandes armées s’affrontèrent dans cette guerre ancestrale entre le bien et le mal. Il y avait de la magie alors, de la noblesse. Et une inimaginable cruauté. Oui c’était ainsi. Jusqu’au jour où un faux soleil explosa dans l’univers [ndlr : en VO ; jusqu’au jour où un faux soleil explosa au-dessus de Trinity]. L’homme échangea pour toujours l’émerveillement contre la raison."
On sent d’emblée que cette série n’est ni une sitcom, ni un policier et qu’elle nous emmènera sur d’autres chemins que les boulevards de Beverly Hills ou les gratte-ciels de New York ! L’intrigue commence en plein désert d’Oklahoma, durant l’année 1934 et la Grande Dépression. On se retrouve d’abord dans une maison pauvre. Une dame y agonise tout en refusant d’être touchée par celui qui semble être son fils. Elle meurt. Au moment où le jeune homme lui creuse une tombe, un bulldozer apparaît. Le conducteur veut tout détruire sur son passage, la terre appartient maintenant à la Société du Commerce. Une autre irruption tirera le jeune homme de ce mauvais pas : celle d’un cirque. Le meneur négocie un peu de temps avec le conducteur du bulldozer, l’équipe aide le gamin à creuser la fosse, ils offrent à la mère des funérailles décentes. Le bulldozer se remet à l’action et le garçon part avec les forains. Le tout se passe dans une économie langagière assez désarçonnante... Carnivàle est aussi à l’opposé de Dawson.
Il s’appelle Ben Hawkins et porte des chaînes aux pieds. Qui est-il ? D’où s’est-il échappé ? Pourquoi la femme ne voulait pas le laisser la toucher ? Mystère. Mais le jeune homme paraît plutôt fade fasse à ses compagnons de voyage. On a annoncé Carnivàle comme une fête foraine ambulante peuplée de "freaks" en tous genre. Des "monstres" si vous préférez. On a une femme à barbe, un homme lézard, un sorcier aveugle, des soeurs siamoises, des pin-ups... Le tout dirigé par un nain subordonné au "patron" qu’on ne voit jamais. En comparaison, Ben est-il fade ? Pas vraiment. On comprend vite pourquoi sa mère ne voulait pas se laisser toucher. Par le contact, il est capable de rendre vie à des animaux, des membres paralysés, de guérir et ressusciter.
Autre lieu, la ville de Mintern en Californie. Y vivent le révérend Justin Crowe et sa soeur dévouée, Iris. Le lien entre les deux histoires est entretenu par les rêves, identiques, que font Ben et Justin et qu’ils ne comprennent ni l’un, ni l’autre. Justin a un grand idéal de l’action catholique. Il veut aider les migrants et construire une église dans les murs d’un ancien bordel, mais cela se solde par un incendie et la mort d’enfants.
Cet événement poussera le révérend sur les routes. Il vit avec les vagabonds puis tente de se suicider en sautant d’un pont. Mais la police l’en empêche et il fera un petit séjour dans un asile. Justin possède aussi ses propres dons. Il peut manipuler l’esprit des gens. En fait, c’est un homme plutôt rigide et qui a une conception plutôt étriquée du vice et des péchés. La lutte contre les impurs sera désormais sa mission. Entre le faiseur de miracles et le prêtre, il sera difficile de discerner lequel est l’apôtre du Mal et lequel est le disciple du Bien.
Un jour Sofie lui lit les cartes. "Tu es marqué par la Bête", dit-elle. La carte du bateleur lui apprend aussi qu’il a un don qu’il a refoulé. Il est capable de guérir par simple imposition des mains. Dans certains cas, il parvient même à ressusciter. Mais Ben est hanté par des rêves plutôt sombres et violents peuplés de soldats, de tranchées, d’ours, d’un homme au torse tatoué, d’un mystérieux Henry Scudder qui pourrait être son père... Des rêves où apparaissent parfois le révérend Crowe.
Lors d’une interview de Daniel Knauf, le créateur de la série, sur le site de HBO, on apprend que la question la plus fréquemment posée à la fin de la première saison était : qui est le bon et qui est le méchant ? Le créateur s’étonne que cette interrogation ait survécu aux premiers épisodes "Pour moi, les grandes lignes de l’intrigue sont clairement décrites, même dans le premier épisode. Mais dans ce genre d’histoire complexe, personne ne va être présenté comme un méchant à la moustache courbée ? Si vous regardez des interviews de meurtiers en séries, ils ressemblent à des types ordinaires. Ils n’ont pas l’air particulièrement terrifiant. En fait, si vous voulez être un prédateur efficace, vous devez donner une figure souriante et sympathique au public (...) D’un autre côté, un type avec un chapeau blanc ne me semble pas très intéressant. Il doit y avoir la tentation. Tout est un choix dans la vie. La liberté de jugement est le nerf de la guerre et tous les choix ne seront pas les bons. Vous pouvez dire : OK, Ben est un guérisseur. Il pose les mains sur les jambes de la petite fille et les récoltes foutues sont un dommage collatéral. Mais vous pouvez poser un regard totalement différent. Vous pouvez considérer que Ben est vraiment un destructeur et que la dommage collatéral c’est cette petite fille qui gambade. (...) Et pour moi, c’est la question cruciale à propos de Ben. Est-il un guérisseur ? Ou est-il un assassin ? Ou les deux ?". (hbo.com ; traduction produite par moi-même, je n’exclus pas la possibilité d’erreur, d’inexactitudes, de liberté avec l’anglais)
En effet, sa gueule d’ange ne doit pas nous duper, Ben a des chaînes brisées au pied. C’est un fuyard et il a été reconnu par des tenanciers d’une pompe à essence. Une chose est certaine, Ben a de l’avenir... Peut-être pas toujours dans la direction qu’il aimerait ceci dit... "Vous savez le personnage de Ben Hawkins va être de plus en plus actif. Il sait maintenant ce qu’il doit faire. Le garçon qui entre dans la caravane du patron à la fin du douzième épisode est assigné à une tâche. Maintenant, ce ne sera pas nécessairement ce qu’il veut faire. Et ce n’est pas quelque chose qu’il le met à l’aise. Mais il doit le faire. De nouveau, la liberté de choix est toujours un facteur important. Le temps nous dira s’il reste dans la course.". (hbo.com ; id)
Pourtant il se veut un homme bon pour ses ouailles, mais aussi pour les rejetés de la société. Nous sommes en pleine dépression et le peuple américain vit dans la misère. Il veut leur dédier l’église qu’il construit à la place du bordel chinois. Mais ces actions attirent le désaccord de sa communauté plutôt bourgeoise et raciste. L’église sera incendiée. Un événement qui va pousser le révérend au bord du désespoir. Il deviendra vagabond avant de tenter de se suicider.
Lui et sa soeur, orphelins, ont été élevés par le révérend Norman Balthus qui sera aussi le mentor de Justin. On commence à le comprendre quand Justin tente de se suicider et qu’il voit deux enfants en rêve. Iris parlera de ces deux enfants, Alexis et Irina, comme s’il s’agissait d’eux.
Il porte aussi une part d’ombre. Elle se décèle assez vite dans les rêves qu’il fait. Ils sont similaires à ceux de Ben. Il possède aussi des pouvoirs qui semblent pourtant bien plus manipulateurs que ceux de Ben. Il est capable d’entrer dans l’esprit des gens et de les contrôler puisqu’il dicte son livre à distance au psychiatre qui est censé le suivre. En rentrant dans son église après son séjour en hôpital psychiatrique, il est capable de montrer aux gens leurs futurs péchés. Il avoue un meurtre avant de demander à être baptisé de nouveau. Au cours du dernier épisode de la saison 1, sa nature lui est révélée : il est le démon.
Il est amoureux de Sofie et n’apprécie pas beaucoup l’arrivée de Ben. Le jeune homme s’entend trop bien avec elle. Quand Sofie le repousse, cela l’affecte beaucoup. Il commence par se saouler avant de trouver le réconfort auprès de Rita Sue. Mais cette histoire l’embête pour deux raisons : il est amoureux de Sofie qui se rapproche de lui d’ailleurs et il est mal à l’aise vis-à-vis de Félix son ami.
De grands pans de sa personnalité restent mystérieux. Par exemple, pourquoi ressent-elle le besoin de se faire dépuceler par un inconnu le jour de la tempête ? Elle ne s’entend pas aussi bien que cela avec sa mère. Elle s’en éloigne de plus en plus et se rapproche de Libby. Elle se sent coincée au sein des forains. Elle rêve de partir (elle en aura presque l’occasion quand Libby et son père veulent partir), mais elle n’ose pas franchir le pas à cause de sa mère. Libby l’aide probablement à se sentir plus jolie et moins inhibée. Elles dansent ensemble. Sofie acceptera presque de faire partie du spectacle de strip tease.
Peu à peu, elle commence à avoir des visions. La première est celle du viol de sa mère par son père. Elle comprend que sa mère lui a toujours menti quand elle disait que son père l’avait simplement quittée. Mais cette révélation ne les rapproche pas. Au contraire, elle est source de nouvelles disputes : Sofie prétend que quelque chose ne colle pas dans le récit de sa mère et qu’il ne s’agit de toutes façons que de son point de vue. Sa mère semble prendre conscience de quelque chose de grave à son propos... "Tu te trompes, ça ne peut pas être elle", lui dit Lodz. Le doute subsiste. Sofie semble représenter un tel danger que sa mère tente de l’assassiner.
Lui aussi est un personnage ambigu. Il n’est pas vraiment apprécié. Il n’est pas le bienvenu dans la roulotte de Sofie et de sa mère surtout quand il tente de voir ses pensées contre la volonté de cette dernière. La seule qui semble réellement le connaître est Lila (Debra Christofferson), la femme à barbe. C’est aussi un intriguant qui tente de prendre la place de Samson dans l’estime du "patron". Il semble d’ailleurs y parvenir dans le dernier tiers de la première saison. Les conversations qu’il partage avec le patron tournent autour de Scudder principalement. Un homme que le patron semble rechercher. "Nous le trouverons et le sang coulera." Malgré sa clairvoyance, il semble qu’il ait été manipulé par le directeur...
Le cirque comprend également un numéro de strip tease mené par Rita Sue (Cynthia Ettinger), ses filles Libby (Carla Gallo) et Dora Mae et présenté par le père Felix Dreifuss "Stumpy" (Toby Huss). Le cirque comporte également une galerie de monstres : Gecko (John Fleck) l’homme serpent, Lila (Debra Christofferson) la femme à Barbe, Alexandria (Karyne Steben) et Caladonia (Sarah Steben) les soeurs siamoises.
On aurait tendance à dire que Carnivàle appartient au genre fantastique... Le terme est utilisé pour Charmed par exemple. Un récit fantastique se développe dans un monde "vraisemblable" pour y introduire un événement inexpliqué. Pour que l’intrigue reste dans cette catégorie textuelle, l’événement ne peut être expliqué rationnellement ou assumé. Or, pour revenir à notre exemple, dans Charmed, les pouvoirs des trois soeurs sont totalement acceptés, on rejoint alors la Fantasy...
Que faire de Carnivàle ? De nouveau ici, le fantastique ne peut être invoqué. Les pouvoirs, le combat qui se dessine entre le Bien et le Mal, le bizarre ne semblent étonner personne. Carnivàle se rapproche donc du Seigneur Des Anneaux. Le combat entre le bien et le mal, les êtres qui sortent de l’ordinaire, le recours à l’étrange, à certains éléments magiques (merveilleux ou féériques dans le cas du Seigneur des Anneaux, bibliques et ésotériques dans celui de Carnivàle). On est bien dans de la Fantasy. Daniel Knauf, dans une interview publié sur le site de Canal Jimmy et dans le numéro 27 de Séries TV Magazine, fait lui-même le rapprochement avec Tolkien. Il ajoute que Carnivàle appartient à la "magie réaliste". De fait, Carnivàle est réaliste, appartient à l’historique. Les forains apprennent dans le journal qu’un général nazi à été arrêtés, la dépression de 1929 se fait toujours terriblement ressentir. Nous sommes dans les années 30.
Ce petit bémol (magie réaliste) est important. Les spécialistes savent que l’on distingue généralement la High Fantasy de la Low Fantasy. La première étant caractérisée par la quête, les rites initiatiques, le héros, la lutte du bien contre le mal, la généalogie et la création d’un univers complet. La Low Fantasy explore plutôt les frontières entre notre monde et un monde parallèle. Carnivàle se trouve donc à la croisée des chemins. Et c’est ce qui, justement, caractérise la Fantasy moderne : elle est inclassable, hybride, elle mélange les genres. Carnivàle est donc bien de la Fantasy !
Carnivàle a très vite bénéficié d’une rumeur qui prétendait qu’elle était le Twin Peaks des années 2000. La série remue les thèmes de la religion, du péché, de la rédemption, du mal, de la différence, de l’angélisme, des intrigues, des secrets. Elle se déroule dans un microcosme très particulier (les forains) et relativement fermé (comme Twin Peaks était loin des grandes villes). Les personnages sortent du commun parce qu’ils sont des monstres (la femme à barbe, l’homme serpent, les dons télépathiques et médiumniques), parce qu’ils sont marqués par le destin (Justin et Ben), parce qu’ils ont une part de mystère (le "patron", Samson). Carnivàle s’est aussi construit une identité formelle forte. La lumière, la photographie, les décors participent probablement à sa différenciation. Le spectateur aura peut-être été surpris du peu de dialogue compris dans les premières minutes de la série. Cela ne s’arrange pas ensuite : on nous en dit le moins possible. Tout ceci lui donne effectivement une teinte post-moderne qui avait auparavant été attribuée à Twin Peaks. Carnivàle pourtant ne brouille pas les genres télévisuels qui était le grand génie de l’œuvre de David Lynch. Twin Peaks pouvait aussi apparaître comme un joyeux bordel, l’imagination des auteurs partait dans tous les sens. Carnivàle semble se dérouler vers une fin inéluctable et poser inlassablement les pas vers cette destinée fatale.
Les téléspectateurs n’auraient pas été enthousiasmés, certains auraient même été rebutés... La série, il est vrai, n’évite pas certaines longueurs. On sent que tout ceci nous mène quelque part, mais la mise en place semble si laborieuse. En caricaturant, on a parfois l’impression que la saison ne contient pas vraiment de récit en soi, mais n’est que l’introduction d’une saison deux où tout débutera réellement. C’est un peu dommage parfois que ces 12 épisodes n’existent pas vraiment pour eux-mêmes. Et puis, il y a tout de même intérêt que la seconde saison pète des flammes !
Des questions se posent. Le révérend Justin est-il totalement mauvais ? Après tout, il demande à Norman de le tuer avant qu’il ne soit trop tard... Iris est-elle une religieuse extrémiste prête à tout ou sait-elle exactement qui est son frère ? Quel est le rôle de Sofie et celui de sa mère ? Sont-elles mortes d’ailleurs ? Quelles étaient les relations entre Ruth et Scudder ? Que viennent faire les Templiers là-dedans ? Comment vont réagir les forains à la mort de Lodz ? Il semble qu’effectivement le patron a manipulé le jeu, notamment pour amener Lodz où il le voulait... Il semble que Samson soit une sorte de gardien... Quelles sont les relations de tout ce petit monde ? Et qui est le patron ? Ben est-il un meurtrier ?
Il suffit de faire un petit tour sur le site de HBO pour se rendre compte que les sentiers défrichés lors de la première saison se rejoignent. Ben trouve la clé qui permet de décrypter ses rêves : c’est carrément le destin du monde qui est en jeu ! Ben et le patron se mettent à la recherche de Henry Scudder, mais pour des raisons différentes. Si le premier veut simplement apprendre qui il est, les objectifs du second restent ténébreux. Henry Scudder fait aussi partie de la destinée du révérend Crowe. Les pouvoirs de ce dernier s’amplifient. Entre les lignes de l’évangile de Matthias, il comprend sa vraie nature... Ben et Justin sont tous deux sur les traces de Scudder. Avec ce but en commun, l’affrontement ne peut être que proche ! Le récit va pouvoir s’amorcer. Daniel Knauf, lui-même, dans un entretien publié sur le site de HBO, annonce que la seconde saison est plus rapide, un mouvement initié selon lui dès le huitième épisode. "Oh oui, ça va s’accélérer dès maintenant. Nous avons dès à présent établi les bases. Tout le monde sait qui est le révérend Justin, le contexte est présenté ? Maintenant nous pouvons commencer à développer." (hbo.com)
La première saison était celle de la découverte de soi, la seconde sera celle de la course au pouvoir. "Aliénation et auto-découverte serait probablement mon commentaire de la première saison. Deux personnes ont été déconnecté de l’humanité pour certaines raisons ont trouvé pourquoi elles sont là. (...) Cette saison (ndlr : la deuxième) va parler de la prise du pouvoir. Pour les deux fils narratifs, maintenant qu’ils savent qui ils sont. Très tôt dans la saison, il va y avoir une révélation : pourquoi avez-vous tous ces pouvoirs ? Et quelle est votre destinée et ce que vous devez faire avec ces pouvoirs ? Justin construit une base à son pouvoir. Du côté de Ben, c’est plus une question de... de passer une horrible batterie de tests." (hbo.com)
Il est difficile d’encenser ou de dénigrer Carnivàle sans avoir vu cette deuxième saison. Mais il est évident que, si elle ne tient pas la route et si elle garde ce rythme d’escargot, la critique sera rude. Espérons, ceci dit, que les auteurs ne seront pas court-circuités comme l’ont été Lynch et Frost. Qu’une fois, au moins, une série post-moderne se déploiera complètement. Vous l’aurez compris, Carnivàle n’est pas nécessairement facile à suivre, mais elle en vaut la peine.
On se souvient de l’impact qu’a eu cette série lors de sa première saison aux Etats-Unis et dans les milieux spécialisés en Europe. Il faut bien reconnaître que Carnivàle est loin d’être très connue de ce côté de l’Atlantique. Probablement à cause de sa diffusion sur des chaînes câblées ou du satellite. En Belgique, la série a été programmée sur une chaîne plus généraliste, mais sans faire réellement parler d’elle. [ndlr : Ceci illustre aussi le manque d’une réelle critique de télévision dans notre plat pays !]
C’est auréolée des cinq Emmys remportés pour la première saison que la saison 2 de Carnivàle a débuté en janvier 2004 sur HBO aux Etats-Unis. La deuxième saison compte 12 épisodes (52 minutes en moyenne). Elle a été diffusée en France sur Jimmy dès le 8 mai 2005, sur BeTV (descendante de Canal +) en Belgique...
On retrouve évidemment les deux personnages centraux : Justin et Ben Hawkins. La première saison s’est attachée à les caractériser longuement, trop longuement selon moi. Première chose importante à dire, avant même de parler de la seconde saison, c’est que Daniel Knauf a été interrogé sur ces deux personnages. Il semble que le public n’ait pas bien compris lequel est le bon et lequel est le méchant. Pourtant, les choses me paraissaient claires. Le créateur lui-même est étonné de ces hésitations. Il précise dont que les clés d’interprétation sont données dès les deux premiers épisodes de la première saison.
"Dans les deux premiers épisodes, les scènes clefs sont celle entre Frère Justin et Eleanor, quand elle vomit les pièces, et celle entre Ben et Maddy, où il la soigne. Si vous regardez ces deux pouvoirs, l’impact qu’ils ont sur les personnes qui les accompagnent, on voit bien qui est le gentil. Il y en a un qui soigne et l’autre qui entraîne dans un affreux cauchemard." (jimmy.fr)
Le créateur explique ces hésitations des téléspectateurs par le fait que les personnages ne sont pas tout blancs et tout gentils. Effectivement, Justin fait des choses biens aussi.
"Si vous êtes l’avatar du Bien, cela veut dire que votre nature est bonne, pas nécessairement que vous serez une bonne personne, vous pouvez aussi faire des erreurs. Et être quelqu’un de bien n’empêche pas de faire des choses terribles. L’inverse est vrai d’une personne mauvaise. On peut être mauvais et résister à cet instinct et le combattre." (jimmy.fr)
Une autre explication de ce phénomène d’incertitude peut être à mon avis l’habitude que les téléspectateurs ont prise avec certaines séries. X-Files et Twin Peaks, par exemple, jouaient beaucoup sur l’incertitude autour des personnages, voir les retournements de situation. Carnivàle est sans cesse comparée à Twin Peaks, c’est dès lors normal que les gens doutent des signes qu’ils perçoivent. C’est probablement ça aussi qui explique que les téléspectateurs soient allés trop loin dans les interprétations. Dans une autre interview, Daniel Knauf se réjouit que les téléspectateurs soient actifs, mais il s’étonne, de nouveau, qu’ils voient des choses encore plus tordues que ce qu’il voulait leur montrer. "Si vous déconstruisez la série, vous devez partir d’une vue d’ensemble et aller vers le détail. Vous ne pouvez pas vraiment partir du détail, parce que vous ne pouvez même pas identifier ce que vous regardez. Je pense que les gens se trompent en soumettant la série à une analyse intensive, mais sans avoir de vue d’ensemble. Et quand des choses se passent, les gens les ratent." (www.carnivale-fr.com)
Ceci étant, il y a deux-trois signes que Daniel Knauf trouve clair et dont il discute dans cette interview et que j’avais complètement loupé. Il est peut-être utile dès lors d’aller lire cette interview, du moins quand vous aurez vu les épisodes. On y apprend notamment que le pouvoir de Ben se manifeste différemment. Il a la capacité de soigner les corps, mais aussi les esprits. Quand il soigne le physique, il doit pendre de l’énergie ailleurs parce que l’énergie n’est pas illimitée. Mais quand il soigne les esprits, l’amour, c’est illimité. Il ne doit pas le tirer de quoique ce soit. Ceci explique l’évolution d’un personnage principal qui a toujours été attaché à Ben d’une manière ou d’une autre et qui aura une part importante dans la conclusion de la saison. Ben a libéré cette personne de ses fantômes (littéralement d’ailleurs) sans se rendre compte qu’il commettait une erreur, qu’il se fragilisait, qu’il combattait quelque chose (quelqu’un) destiné justement à l’aider lui.
"Le prince tuera le prophète. A sa mort, le prince surgira." (épisode 1)
Ceci étant dit, on retrouve donc Ben et Justin. En fait, la deuxième saison reprend au moment exact où on avait quitté les protagonistes. On voit la réaction de Justin quand Ben sauve Ruth. On reprend donc le parcours de ces personnages pour les mener à la confrontation que la première saison préparait. Mais avant toutes choses, il devra retrouver Scudder et acquérir les auxiliaires qui vont lui permettre d’affronter Justin.
"Quand je l’ai tué, il m’a donné tout ce qu’il savait pour que j’affronte le passeur, son fils, ma seule chance." (épisode 7)
On approfondit un peu ces deux figures, mais on éclaircit surtout les relations entre les personnages principaux. On comprend mieux d’où vient Sofie, le lien qui les unit aux autres, le lien qui unit Ben et le patron, Samson et le patron, le lien qui unit Ben et Justin. Le personnage énigmatique d’Iris devient un peu plus clair également. Elle permet d’ailleurs en retour de montrer le réel visage de Justin. Cette saison-ci les téléspectateurs n’auront plus aucune hésitation. En effet, il fait passer des moments difficiles à sa soeur.
"Oui, et pour moi, c’est une définition du mal. Le mal détruit les choses. Et on n’a pas vu Justin créer grand-chose. Et ça arrive au point où vous détruisez non seulement les gens autour de vous, les punissant parce qu’ils vous aiment, mais vous vous détruisez vous-mêmes - ce qui est, finalement, la raison pour laquelle le bien s’en sort habituellement à la fin." (www.carnivale-fr.com)
Deux personnages font leur apparition cette saison : Varlyn Stroud et Henry Scudder. Ce dernier était déjà présent durant la première saison, notamment dans les discours, mais c’est maintenant qu’il est réellement et physiquement là et qu’il agit.
Varlyn Stroud est un prisonnier séduit par le message de Justin entendu à la radio. Quand je dis séduit, c’est dans le sens "sous le charme", possédé. Il est donc du côté du mal. Il n’a pas vraiment attendu Justin pour ça puisqu’il a commis son premier homicide à l’âge de neuf ans en tuant sa soeur. Trois ans plus tard, il a tué son grand-père dans un "accident" de chasse. Puis il est devenu tueur à gage. Un disciple parfait pour Justin, donc. Les cadavres fleurissent le long de son chemin. John Carroll Lynch, l’acteur qui l’incarne, est apparu dans Fargo, Gothika et De la Terre à la Lune. Il a été le frère de Drew dans Le Drew Carey Show pendant six saisons.
Henry "Hack" Scudder est donc le père de Ben (on le sait depuis longtemps). Son passé s’éclaire. On apprend que le jour de sa naissance, sa mère est devenue folle et a tué son mari et plusieurs de ses enfants. La Harpie ne s’est d’ailleurs pas arrangée depuis. Depuis toujours, il était capable de lire les pensées des gens et de deviner le passé et le futur en touchant des objets. Il a rejoint le Premier bataillon canadien en 1914. Il a participé à la Seconde Guerre mondiale durant laquelle un officier russe, Lucius Belyakov, a tenté de le tuer. Il a été sauvé par un ours qui appartenait à Ernst Lodz, un artiste ambulant. Les deux hommes ont décidé de s’associer et de se produire en Europe. Ils sont cependant rentrés pour semer Belyakov. Scudder a alors rencontré Flora Hawkins et conçu Ben avant de fuir de nouveau Belyakov. Il est entré dans une compagnie de cirque avant de devenir un ouvrier saisonnier. Sa trace s’est perdue en 1922 à Babylon. Ben le retrouve cette saison et ses relations avec les différents personnages, notamment le patron, deviennent plus limpides.
"Chaque prophète dans sa maison." (épisode 6)
Les forains continuent d’évoluer dans cet univers qu’ils ne comprennent pas toujours. Sofie cherche toujours sa place, sans parvenir à se détacher de ce côté tragique qu’on perçoit chez elle. Elle est à côté de la plaque (on le serait aussi si notre propre mère avait tenté de nous tuer). Elle paraît aussi touchée par certaines émissions radio... Ruth et Sofie ont un rapport problématique avec les morts, pour des raisons différentes. Lila ne se remet pas de la disparition du professeur Lodz. On affine aussi les relations entre Jonesy et Libby, entre Ben et les forains.
On a enfin des réponses à nos questions. C’est évident. Carnivàle a perdu ce côté touffu que je n’aimais pas parce que je le trouvait inutile. D’un côté j’avoue qu’il fallait bien une saison pour poser le contexte et de l’autre, je pense toujours que la première saison s’est perdue en chemin. Le créateur lui-même fait son mea culpa. Faute avouée... "On a parfois trébuché, été un peu confus, plutôt que mystérieux. Je suis content que les fans se soient accrochés. " (www.carnivale-fr.com)
La deuxième saison est plus efficace. Même si certains passages semblent encore gratuits, comme la rencontre avec un autre cirque. Cela s’est fait au prix de certains personnages. Je ne m’en suis pas aperçue en regardant les épisodes, mais c’est ensuite, en revenant à la première pour établir la comparaison que je me suis rendue compte qu’on ne retrouve plus les soeurs siamoises et Gecko, l’homme lézard, par exemple. D’autres personnages ne font plus que de la figuration (je n’en dirai pas plus histoire de vous laisser un peu de surprise).
Vous l’aurez compris, je considère que Carnivàle a bien évolué. La fiction parvient réellement à tenir le spectateur en haleine et a gommé les défauts de la première saison. Il me semble même qu’elle atteint un niveau de lecture assez étonnant. Si je n’ai pas tout vu (voir l’histoire des pouvoirs de Ben), c’est que c’est plutôt fort. En lisant les interviews de Daniel Knauf, je me suis rendue compte que la série avait une autre qualité, celle de suggérer les choses et donc d’avoir plus de force que si elle ne faisait que montrer.
Je reprends l’exemple donné par Daniel Knauf et qui a, semble-t-il, fait parler de lui aux Etats-Unis. Lors d’une scène du quatrième épisode de la deuxième saison, Justin semble hypnotiser Céleste, la bonne, et l’entraîne dans sa chambre. On quitte alors la chambre pour voir le révérend Norman Balthus fixer le plafond. On entend les cris de la bonne alors que la caméra fixe le plafond où se trouve une tache (Daniel Knauf prétend que c’est juste une tache). Daniel Knauf dit que cette scène est inspiré d’une séquence de The Haunting de Robert Wise. Un travelling passait sur un bois orné. Ca durait tellement longtemps, l’ambiance sonore était telle que, selon Daniel Knauf, le spectateur commençait a voir des choses bouger sur le bois. Les réactions des téléspectateurs (et de Norman) ont été identiques pour cette scène de Carnivàle.
"Les gens ont été tellement en colère sur ce passage, alors qu’on n’a rien montré ! Uniquement du son. Quand vous faites ça, quand vous pointez une caméra vers quelque chose, et que rien ne se passe. Vous avancez lentement, et puis vous avez un son... Ca crée beaucoup de tension. Ils l’ont fait dans L’Exorciste tout le temps avec la porte. Vous entendez des trucs horribles derrière la porte et ils font ces travellings vers la porte. Et les gens commencent à voir des choses dans leurs têtes. [...] Les gens disaient des choses comme `oh mon dieu, il a violé cette femme. Toutes les choses horribles qu’il lui faisait...´ D’autres disaient carrément : `Je n’aime plus cette série. Elle est trop explicite.´" (www.carnivale-fr.com)
C’est évident ! Mais c’est du grand art. Je pense qu’en ayant lu ça, vous regarderez d’un autre oeil ou vous la redécouvrirez sous un angle tout à fait nouveau. Je pense vraiment que c’est une fiction qu’il faut voir plus d’une fois.
L’équipe de production ne change pas entre la première et la deuxième saison. Daniel Knauf est toujours aux commandes accompagné de Howard Klein et David Knoller. La plupart des réalisateurs de la première saison ont également collaboré à la seconde. La plupart des comédiens ont re-signé.
Un élément qui pourrait expliquer la plus grande efficacité de cette deuxième saison est que Daniel Knauf est maintenant seul aux commandes et ne doit plus tenir compte de l’avis de Ron Moore. Durant la première saison, il était, en effet, en "écolage", HBO n’ayant pas voulu miser autant d’argent sur un novice.
"Alors la première chose qu’on a faite a été de chercher un bon showrunner, qu’on a trouvé en la personne de Ron Moore. Mais son rôle ne se limitait pas à faire tourner la production, il devait aussi m’apprendre à le faire. C’était une situation un peu dure, parce que ce qui arrive souvent à la TV, c’est qu’on engage un showrunner, qui est lui-même scénariste et on vire le créateur, car la production devient rapidement un monstre à deux têtes. Ron et moi avons certes eu quelques désaccords, mais on a toujours pu tout régler. Ron supervisait l’écriture pendant la première saison et cette saison c’est moi qui le fais. Je crois que la série reflète plus ma vision cette saison que la précédente." (www.carnivale-fr.com)
Mais à mon avis, ça n’explique pas tout.
Souvenez-vous l’an dernier, j’avais dit que Carnivàle avait de sérieux problème de lenteur, une grave tendance à tourner en rond. Je ne suis pas revenue sur cet avis. J’avais avancé une explication : selon moi, cela était dû au fait que les scénaristes avaient appris en cours de route que la série serait renouvellée pour un an. Elle n’était plus une mini-série, mais une série. Carnivàle a toujours été présentée comme une mini-série par les magazines que j’ai lus et les sites internet, y compris celui de HBO. C’est donc avec un peu d’étonnement que j’ai lu que Daniel Knauf a toujours pensé la série sur six saisons !
"Notre vision de la série, c’est que c’est une histoire sur six saisons organisée comme une trilogie de trois cycles de deux saisons chacun. Donc vous allez voir le deuxième volet du premier cycle. Comme pour tout, la série s’accélère à mesure qu’elle avance et le rythme s’accélère de plus en plus. Donc, il se passe plus de choses cette saison, tout est plus fort et plus rapide." (jimmy.fr)
Drôle de retournement de situation. Est-ce vrai ou est-ce pour faire plus joli ? A moins que ce ne soit pour influencer les dirigeants de HBO à continuer à fournir les fonds ? De toutes façons, la série n’a pas été re-signée pour une troisième saison. On comprend tout le côté ironique de la chose...
Au moment où il a interviewé Daniel Knauf, John Prate savait que le futur de la série était loin d’être certain. Il lui a donc demandé s’il serait d’accord de clôturer la série par des téléfilms. Le créateur a répondu par la négative.
"Ce serait totalement artificiel de conclure à ce moment de l’histoire. Je veux que la série se termine avec l’explosion de la bombe atomique. On est à neuf ans de cela à la fin de la saison deux, c’est à dire en 1936. La bombe c’est en 1945. Il y a pas mal de choses à dire entre 1936 et 1945 et ce n’est pas avec un film de deux, trois, ou même six heures qu’on peut le faire. Et je n’ai aucune envie de faire ça. Ce serait presque mieux qu’ils annulent simplement la série et que tout s’arrête avec la saison deux, les gens verront cela comme inachevé, plutôt que quelque chose de bâclé ou grossièrement fini." (jimmy.fr)
So be it (ainsi soit-il)... On ne peut évidemment qu’être frustré à la fin du dernier épisode. Cela n’enlève rien à la qualité de la série (de sa deuxième saison). Je me demande personnellement si ce n’est pas mieux qu’elle se termine maintenant. J’ai l’impression qu’elle risquait fort de tomber dans un ésotérisme pompeux, mais je peux me tromper...
Je ne peux que vous conseiller, une fois de plus, d’aller jeter un coup d’oeil sur les sites de (HBO) et de (Jimmy).